L'album de la semaine

Abayomy Afrobeat Orquestra – Abayomy (2013)

Le savoureux afrobeat, joyau issu du mélange de différents styles de grooves de la planète : musique traditionnelle nigériane, jazz, highlife, funk… un cocktail bien rafraîchissant venu des tropiques ! Apparu dans les années 1970 sous l’influence du grandissime Fela Kuti, le genre a su se moderniser et s’exporter, notamment vers les pays latino-américains. Et de fait, on y arrive. L’afrobeat brésilien, un style qui a su se distinguer de l’ample influence ouest-africaine, dont il est pourtant le garnement outre-Atlantique.

Abayomy afrobeat Orquestra est une toute jeune formation carioca, qui s’est produite pour la première fois sur scène le 15 octobre 2009, à l’occasion du concert organisé à Rio de Janeiro pour le Fela Day International.
On compte parmi les musiciens quelques blazes particulièrement reconnus, ayant déjà fait plusieurs apparitions sur la scène culturelle brésilienne. Par exemple, le percussionniste et vocaliste Alexandre Garnizé, déjà connu comme érudit du rythme, depuis son rôle dans le film documentaire, très années 2000, O rap do pequeno príncipe contra as almas sebosas : « Le rap du petit Prince contre les mauvaises âmes » ; relatant l’histoire de deux loubards évoluant dans l’environnement ultra-violent des périphéries de la ville de Recife, dans le Pernambouc (nord-est du Brésil). Plus encore, à l’origine de cette formation musicale, on trouve le claviériste Donatinho, fils de João Donato, lui non plus, pas à sa première contribution à la musique brésilienne.

Après avoir fait leurs hommages au père de l’afrobeat, la formation décide de lancer un projet musical plus concret, qui sortira en 2012 avec leur premier album éponyme. Sorti sur l’éclectique label carioca Bolacha Discos, et produit par un des pontes contemporains de la scène artistique brésilienne, le grand André Abujamra. Ce dernier est assez connu pour ses productions loufoques, dans tous les domaines, et surtout pour ses projets musicaux : Os Mulheres Negras, Karnak…

Bolacha a plusieurs significations dans le jargon brasileiro : une baffe, un biscuit, une homosexuelle… On vous laisse choisir ! Personnellement, j’apprécie la baffe, belle illustration du premier LP d’Abayomy.

Une explosion de saveurs musicales… On reconnait le classique trio trompette / trombone / sax ténor, cher à l’afrobeat. Mais ici, on a droit à deux sax supplémentaires, dont un baryton bien gras qui fait plaisir pour sa forte capacité à alourdir le groove. Ce dernier est d’ailleurs présent tout au long de l’album. Des lignes de basse soignées, une rythmique précise, mêlant un binaire habituel à des rythmiques héritées des rythmes nordestins brésiliens. La présence de trois percussionnistes, en plus du solide Thomas Harres à la batterie, permet de faire intervenir une multitude d’instruments traditionnels, qui viennent épicer la rythmique de l’album et nous faire groover la nuque. La guitare électrique et le clavier contribuent avec panache à la sonorité funky, toujours aussi efficace.

On dénote aussi une influence candomblé (une des religions afrobrésiliennes, basée sur le culte des orixas), dans les rythmes, chants et paroles (en portugais ou en yorubá) ainsi que dans quelques transitions percussives endiablées. Cette couleur musicale, spirituelle, sortie directement des rites religieux afro-brésiliens, vient compléter l’identité propre de cet afrobeat qui a quelque chose à dire. D’ailleurs Abayomy signifie « encontro feliz », littéralement « rencontre heureuse », en yorubá, langue d’Afrique de l’Ouest qui a laissé des traces sur le parler quotidien des descendants d’esclaves africains dans les Caraïbes et au Brésil.

L’album sait accrocher directement avec ses premiers titres, qui annoncent que les cariocas ne sont pas là pour niaiser… On peut se poser un petit peu sur le groove singulier d’Afrodisíaco, sur lequel le jeu smooth du claviériste Donatinho fait son petit effet. Le dernier titre, « No shit », est celui qui épouse le plus les canons de l’afrobeat traditionnel : chargé d’un groove puissant résidant dans une rythmique décalée et soutenue par une basse impitoyablement précise. Le tout s’achève sur une apothéose musicale à la faveur d’un sample de voix, et d’une envolée rythmique, la dernière du voyage. Épique.

La formation, encore toute jeune, n’en est qu’à son deuxième disque, Abra sua Cabeça, sorti en 2016. Fleuron de la scène carioca contemporaine, Abayomy conforte Rio comme l’un des grands viviers musicaux du continent.