L'album de la semaine

Ana Mazzotti ‎– Ninguem Vai Me Segurar (1974)


Née en 1950 à Caixas, dans le Rio Grande do Sul, Ana Maria Mazzotti développe des talents musicaux hors du commun dans un environnement où le déterminisme social bat son plein. Dans ce Brésil sudiste, rural et gaucho (la figure du gaucho est comme une version sudaméricaine du cowboy), les opportunités se font plus rares, à l’instar du climat tropical. L’hiver est parfois neigeux, la population majoritairement issue de l’immigration européenne et l’effervescence musicale relativement plus faible que dans les autres Etats. Ajoutez y une bonne pincée de patriarcat, caractéristique du Brésil de la seconde moitié du XXème siècle, et vous aurez une idée du point auquel la carrière de la jeune artiste s’annonçait compliquée, tant sa condition était bien plus déterminante que son talent.


Très vite introduite dans la musique, Ana Mazzotti commence à diffuser son talent de pianiste et de chanteuse dans les églises de la ville de Bento Gonçalves, où elle grandit. Son rapport à la musique est celui du contexte du Brésil des années 1960, où le régime militaire prépare doucement sa prise de pouvoir dans une société profondément conservatrice. Les jeunes se laissent pousser les cheveux et consomment des drogues hallucinogènes sur les rythmes syncopés du samba pour les uns, de la toute jeune bossa-nova pour les autres, mais aussi sur les solos de guitare psychédéliques distorsionnés du tropicalisme. Cette claque musicale vient heurter le conservatisme brésilien au long de la décennie, scandant les valeurs libertaires et contestant le régime militaire… En bref, une bonne bande de poilus hippies marginaux qui jouent du rock’n’roll. Car au Brésil aussi, les années 1960 riment avec gammes pentatoniques sur des guitares électriques. On ne peut enlever au Tropicalisme sa portée critique et l’innovation sonore qui en découlent : ces groupes ont su mélanger les influences rock et les harmonies du samba pour produire une musique savante et hargneuse.


En jeune musicienne éveillée, Ana Mazzotti est séduite par ces groupes de chevelus, et consacre d’ailleurs en partie sa jeune carrière musicale à un groupe féminin reprenant les tubes des Beatles, faisant ainsi découvrir les pop-stars british à la ville de Bento Gonçalvez. Evoluant dans ce registre, Ana finit comme meneuse crooneuse du groupe Mersy e Beats, dont le répertoire s’inspire essentiellement d’un des piliers du tropicalisme, le groupe pauliste Os Mutantes.

S’extirper du carcan familial en créant son identité artistique fut l’un des grands défis de sa carrière. La ville de Bento Gonçalvez n’offrait que peu d’opportunités pour les musiciens, encore moins pour les musiciennes. Encore une fois, une femme sur le devant de la scène menant un groupe de musique n’était pas chose commune dans le conservatisme brésilien des années 1960, aux yeux de ses proches comme à ceux de la société. De par son projet musical engagé et ses expérimentations harmoniques, Ana Mazzotti se constitue comme une artiste en avance sur son temps, aussi innovante qu’entrainante. Sa rencontre avec Romildo Texeira Santos, batteur qui deviendra son cher et tendre, marque sa vie et lance la musicienne dans une série de nouveaux projets musicaux bien plus fructueux.

 A partir des années 1970, la musique brésilienne mute vers des sonorités modernisantes. C’est la décennie où apparaissent les pontes de la Musique Populaire Brésilienne (MPB) et du jazz brésilien, porté par des formations comme Azymuth ou Banda Black Rio, qui jouent sans aucun doute dans la même cour que les fameuses figures novatrices du jazz telles que Herbie Hancock, ou Marcus Miller. Et pour cause, en 1971 la jeune et talentueuse Ana Mazzotti s’expatrie à Porto Alegre, capitale de l’Etat du Rio Grande do Sul. Installée dans le but d’avoir plus d’opportunités, elle mène encore une fois un collectif de 6 musiciens au répertoire éclectique du nom de Desenvolvimento. Leur matériel est de meilleure qualité, et commence à pointer du bout du nez un projet musical concret dans lequel Ana est plus à même de s’exprimer. La visibilité et le succès vont de pair, et Desenvolvimento gagne plusieurs concours : la crooneuse à la tête du collectif marque les esprits, une femme musicienne aussi talentueuse, meneuse et pleine de caractère … Du jamais vu au Brésil.


La romance entre les deux musiciens évolue en amour incandescent. Ils dialoguent, partagent leurs influences, et les références jazz de Romildo parviennent à conquérir Ana. Le couple s’expatrie à Sao Paulo, l’une des capitales brésiliennes de la culture et de la musique, dans le but de mettre les pieds dans la cour des grands. Le génie de Mazzotti tient en partie à sa relation avec son mari, et aussi aux musiciens qu’ils rencontrent dans la capitale pauliste. Les jeunes artistes vont en effet fréquenter plusieurs gagnants de la scène jazz brésilienne : le mage, incantateur multi-instrumentaliste et héraut de l’harmonie Hermeto Pascoal, et deux des membres du trio Azymuth, le claviériste José Roberto Bertrami et le bassiste Alex Malheiros. Reconnaissant rapidement le talent évident d’Ana Mazzotti, ces pontes du groove brésilien composeront avec elle et auront divers projets musicaux ensemble. Par exemple, Bertrami et Malheiros co-composeront les épopées musicales d’Ana, et joueront même sur ses deux albums.


 Deux albums, en effet, c’est peu, relativement au talent et la créativité de la claviériste. Surtout que le deuxième album éponyme d’Ana Mazzotti n’est qu’une réactualisation des tracks du premier album, avec seulement une composition supplémentaire. Cocasse mais intéressant, puisque les réenregistrements sont agrémentés de cuivres, et la nouvelle performance studio traduit un gain de maturité chez l’artiste, qui a peaufiné ses compositions en trois ans de vie bohème, à base de concerts et de jams endiablés entre Rio et Sao Paulo. Ana enchaîne les festivals, développe une identité musicale propre qui impressionne de nombreux artistes, dont Chick Corea (fantastique pianiste de jazz états-unien), avec qui elle jouera plusieurs fois en concert à l’occasion de ses passages au Brésil. Ana composera d’ailleurs un morceau pour Chick, qu’elle ne dévoilera qu’en concert, comme plusieurs de ses compositions les plus tardives. Ces quelques titres sont disponibles à l’écoute sur le LP d’un enregistrement d’un concerts à Guaruja en 1982, ou sur quelques vidéos d’archives.


 Malheureusement, le sexisme de l’industrie musicale d’antan et la fatalité du cancer d’Ana déterminèrent vite l’avenir de sa carrière… Ses albums eurent peu de succès, mais restèrent une référence parmi les connaisseurs. D’ailleurs, le furtif et futé label Far Out les a tout récemment repressés…

La carrière musicale d’Ana paraît incomplète, tant son talent la destinait à un succès bien plus large. Elle s’éteint en 1987, rongée par un cancer du sein, à 3 mois de sa première tournée internationale, laissant derrière elle une œuvre musicale inachevée et des partitions griffonnées.