L'album de la semaine

Black Sugar – Black Sugar (1971)

Lima, 1969. Les Far-Fen, groupe musical à vocation festive formé en 1969 par l’arrangeur et guitariste Victor « Coco » Salazar, joue en live. Cette banda reprend des titres de Ray Barreto et Tito Puente, deux colosses de la musique latine, ainsi que des morceaux jazz venus des États-Unis. Mais, loin d’être un banal groupe de reprises, les Far-Fen expérimentent, composent et réunissent d’éminents musiciens : Miguel « Chino » Figueroa, redoutable compositeur, claviériste et organiste ; l’excellent trompettiste Antonio Ginocchi, mais aussi José Cruz, Roberto Valdez ou Luis Calixto. Et la famille s’apprête à s’agrandir.  

Spontanément, lors d’un concert des Far-Fen, un dénommé Pacho Mejía monte sur scène avec le groupe et commence à chanter. « Coco » apprécie sa voix et lui propose d’intégrer le groupe, marquant le début d’une collaboration fructifère. Le groupe est rapidement repéré par Jaime Delgado Aparicio, gérant de l’un des labels les plus influents du pays à l’époque : Sono Radio. Il propose au groupe d’abandonner son répertoire musical constitué essentiellement de reprises et d’enregistrer un album avec des créations originales. Le groupe, nouvellement baptisé Black Sugar et influencé par Chicago ou Santana, devient rapidement l’un des pionniers d’un nouveau genre : le latin funk.



Paradoxalement, la montée de Black Sugar et l’explosion des groupes de funk et rock péruviens coïncident avec l’arrivée au pouvoir d’une junte militaire suite au coup d’État de 1968. Malgré sa volonté apparente de mener le Pérou vers davantage de progrès économique et social, cette dictature nationaliste et gauchiste donne lieu à une intense répression de la musique et de la culture « yankee ». Les autorités vont même jusqu’à annuler un concert de Santana à Lima en 1971. Le « toque latino » (la touche latine) de Black Sugar apparaît donc comme un facteur déterminant pour la survie du groupe, alors que nombre de groupes de rock péruviens, tel que Traffic Sounds, disparaissent. C’est dans ces circonstances que ces pionniers du latin funk sortent leur premier album en 1971.

Cet album éponyme des Black Sugar est bien plus créatif et original que ce que son titre laisse présager. Il démarre en trombe avec les morceaux phare Too Late et Viajecito. Les cuivres langoureux de l’incipit de Too Late sont interrompus par un cri furieux et Miguel « Chino » Figueroa tapotant énergiquement son piano, nous rappelant qu’ici c’est Lima, pas Detroit. La dynamique groovy et dansante de Too Late cède le pas à l’ambiance psychédélique, les paroles en espagnol et l’invitation au voyage de Viajecito. L’album reste sur sa lancée funky avec Understanding et Funky Time, dont les riffs de guitare semblent tout droit sortis d’une production de James Brown. Résolument tournées vers le monde anglo-saxon, When You’re Walking, When You Needed Someone et This Time sonnent bien plus rock que le reste de l’album, tout en sachant conserver leur saveur latine grâce à une forte présence de percussions et de cuivres. Pussycat clôture l’album en beauté en nous transportant vers un univers planant, où l’absence de voix laisse s’épanouir des harmonies très disco et la fabuleuse trompette d’Antonio Ginocchio.



L’opus se vend comme des petits pains à travers l’Amérique Latine et la banda joue à guichets fermés au Pérou. Too Late arrive même en 7ème position dans les charts de Miami, et la première édition péruvienne de l’album, sortie sur le label de Jaime Delgado Aparicio, surprend avec ses remerciements écrits en anglais. Mais malgré son regard tourné vers l’extérieur et le contexte hostile dans leur pays, les Black Sugar refusent une proposition d’enregistrement d’un second opus aux US. Comme ce fut souvent le cas à l’époque, l’enregistrement de cet album était conditionné à un certain nombre de remaniements : seuls certains membres iraient chez l’Oncle Sam enregistrer l’album tandis que des backing singers (choristes) seraient introduits. Le groupe préserve son unité en résistant à cette tentation : en effet, pourquoi aller tenter sa chance aux US alors qu’il croule déjà sous les demandes ici ?

Face au refus de ce projet, dont il est l’un des instigateurs, Jaime Delgado Aparicio se désintéresse et s’éloigne du groupe. A l’origine de nombreux morceaux du premier opus, son absence de l’album suivant – Black Sugar II – est tangible. Moins groovy que son prédecesseur, Black Sugar II présente néanmoins une sélection éclectique de compositions originales qui préservent la saveur funky et chaleureuse du premier album, Fuego ayant notre préférence.



Le délitement du groupe s’accélère en 1976 avec le départ de Hermes Landa, manager et tête pensante logistico-financière du groupe dès ses premières heures. Ce départ, alourdi par le contexte de plus en plus pesant et répressif de la dictature sonne le glas de l’heure de gloire des Black Sugar.

Si les Black Sugar ne sortiront plus de nouvel album, ils signeront néanmoins deux nouveaux EP – passés inaperçus, mais fabuleux – en 1978 : Baila/Sha La La et Muevete Muevete/La Caminata. C’est l’âge d’or du disco, et le groupe n’échappe pas à la tendance, même s’ils conservent une dominante résolument funk, cuivrée et percussive. Alors que le premier EP est chanté en anglais avec des bribes d’espagnol (seul le refrain de Baila est en espagnol), le deuxième marque définitivement la rupture avec la langue anglaise. Autre nouveauté, ces EP introduisent des vocaux féminins pour la première – et dernière fois. Hélas, ces deux EP seront les derniers du groupe, qui plonge dans le silence radio.



Mais en 2011, à l’initiative de Pacho Mejía et Antonia Ginnochio, d’anciens membres tels que Lucho Calixto, accompagnés de jeunes musiciens péruviens, se réunissent pour refaire vivre Black Sugar. Le groupe annonce une série de concerts fêtant les 40 ans de la sortie de leur premier album, et continue de produire, de faire des concerts et de se réinventer. Les canaux de distribution traditionnels qui s’offraient jadis au groupe, tels que la radio, leur ferment désormais leurs portes, mais le nouvel essor du disque vinyle et un intérêt renouvelé pour ces sonorités permettent au groupe de travailler sur de nouvelles chansons, qui aboutiront peut-être à un nouvel album.