L'album de la semaine

Carmen Rivero y su Conjunto – A Bailar la Cumbia (1964)


Sur la plage blanche
De sable chaud
Passe une rumeur de cumbia
Et une odeur d’aguardiente …
 
A la plainte de la flûte
Répond le son des tambours,
Lors du réveillon des pêcheurs.
 
La nuit, sur sa robe noire,
A des milliards d’étoiles
Elle envoie des rayons de lune
Illuminer les autels
 
Les bateaux dansent en file indienne
Pendant que le rameur
Chante sa chanson sincère.

Musique de fête, musique du peuple, la cumbia célèbre depuis sa naissance la vie et le travail des gens simples, pêcheurs et paysans ; cette poésie du quotidien, lumineuse, sans fioritures, se révèle au long de chansons enjouées telle que la superbe Navidad Negra, le « Noël Noir ». Ce classique de la cumbia rend hommage aux communautés de descendants d’esclaves de la côte Caraïbe colombienne ; il a été repris par les plus grands représentants du genre, tels que Lucho Bermudez ou Pedro Laza, et est devenu un ambassadeur de la cumbia dans toute l’Amérique Latine. Ce style et ses dérivés n’ont en effet pas tardé à se propager hors des frontières colombiennes, prenant racine dans plusieurs pays des alentours, notamment au Mexique et au Pérou. Chaque fois que la cumbia s’est invitée dans un pays, les musiciens locaux ont su se l’approprier pour en livrer une version nouvelle, métisse, à l’identité transformée ; c’est sur sa déclinaison mexicaine que nous nous pencherons aujourd’hui, à travers le travail de Carmen Rivero, la « reine de la cumbia » du Mexique, qui a déterré d’antiques cumbias colombiennes pour en faire des standards de référence, dans son pays et au-delà.

La cumbia a été introduite au Mexique par le colombien Luis Carlos Meyer dans les années 40, dans un pays où la radio faisait la part belle au jazz états-unien et au mambo cubain. En compagnie du chef d’orchestre mexicain Rafael de Paz, il a créé une première mouture de la cumbia mexicaine, conservant le rythme, mais délaissant l’accordéon si caractéristique de la cumbia colombienne pour mettre l’accent sur les cuivres. La cumbia pose le pied au Mexique, mais reste en retrait jusque dans les années 60, lors desquelles elle connaît une véritable explosion et de nouvelles transformations. Cette mise en avant est dûe à une scène foisonnante et, pour la première fois dans ce style musical, essentiellement féminine : la cheffe d’orchestre Carmen Rivero, les chanteuses Linda Vera et Sonia López, en sont les figures-clés. Rivero, par le choix des instruments qui compose son orchestre, propose une nouvelle incarnation de la cumbia mexicaine, celle qui partira à la conquête du monde : elle accentue l’importance des cuivres, particulièrement de la trompette, et introduit des percussions afrocubaines telles que les timbales dans son équation musicale. La guacharaca colombienne est remplacée par le güiro cubain. Après avoir donné une nouvelle identité à la cumbia, Rivero parvient, par son charisme et son stakhanovisme, à l’imposer comme l’une des musiques les plus populaires du Mexique, à force de concerts et d’émissions télé ; son disque « A Bailar la Cumbia », qui paraît en 1964, est un condensé des innovations qu’elle apporte à cette période.

Si la formule musicale de Rivero est révolutionnaire, les cumbias qu’elle choisit d’enregistrer sont toutes, elles, issues de la tradition musicale de la côte Caraïbe colombienne ; cet hommage aux racines de la musique qu’elle aime n’est jamais dissimulé, en témoigne la présence de Cartagena, une chanson d’amour à la ville de Carthagène. « En promenant ma solitude sur la plage de Marbella, je t’ai vu, Carthagène, faire briller ta peau brune … ». La plupart des morceaux sont chantés par Linda Vera, fabuleuse interprète, et sa voix aux milles nuances subliment des textes qui n’avaient été que bien rarement chantés par une femme. Quand elle se tait c’est l’ensemble des cuivres qui prend le relai ; les mélodies qu’ils distillent peuvent exprimer une joie contagieuse, comme sur Cumbia del Sol, ou au contraire une mélancolie digne comme dans El Pescador. « Le pêcheur parle avec la lune, le pêcheur parle avec la plage ; il n’a pas de fortune, il n’a que son filet ». La vie n’est pas facile pour les petites gens, qu’ils viennent du Mexique ou de Colombie ; mais le bonheur se cache partout, dans l’arrivée du soleil, dans une danse éphémère, dans des yeux qui sourient alors que des mains trinquent. « Mettons nous tous à chanter, pour oublier les douleurs ; nous avons cette cumbia à savourer, avec une bouteille de rhum », nous console Linda Vera dans Cumbia de la Media Noche. Message reçu.

Carmen Rivero et Linda Vera

En puisant dans le répertoire traditionnel colombien, Carmen Rivero a fait de ces musiques des standards indémodables, depuis repris sans cesse tout autour du monde. Son approche stylistique a aussi transformé profondément le genre musical, allant jusqu’à influencer en retour la cumbia colombienne : chez certains groupes colombiens, comme La Sonora Dinamita, les cuivres et en particulier la trompette prendront une place prépondérante.