Pot-pourri

Carnet de voyage en Colombie : Le Jardin aux mille couleurs

Le village de Jardín, à quelques heures au sud de Medellín, est un petit joyau multicolore au sein d’une vallée verdoyante. Ses maisons blanches aux balcons colorés s’égrènent joyeusement le long de rues étroites dont le pavement s’amenuise, puis bientôt disparaît dans les bosquets environnants.  Loin au-dessus de la ville, les plus hauts sommets se cachent derrière des traînées de brume ; en contrebas se succèdent les rangées sans fin des bananiers, parsemées de quelques plants de café. Sur la place centrale, on a disposé ça et là des tables et des chaises, comme au hasard, et partout l’on est invité à la lecture et à la flânerie ; partout sauf dans l’ombre de la grande église d’un gris d’incendie. Sur son parvis, de gros chiens dorment en tas ; le long d’une gouttière un chat est passé en feulant. Les façades sont ornées de colonnades rouges, oranges, vertes, violettes, qui d’habitude se répondent en une harmonie bigarrée, mais pour l’heure non, le soleil ne s’est pas encore levé, et dans l’aube naissante le monde est encore recouvert d’un doux bleu-gris.

Je quitte la place et m’engage dans une ruelle en pente douce. Personne en vue, à l’exception d’un vendeur de fruits qui pousse son chariot dans la montée et annonce ses prix en criant, espérant éveiller des intérêts derrière les portes closes. Cinq pêches pour trois mille pesos ! Je le salue en le croisant et continue ma route. Mon objectif : El Alto de las Flores, tout d’abord, ce « sommet des fleurs » qui surplombe la ville ; de là je pourrai me promener dans les montagnes, explorer des grottes, me baigner sous des cascades. Je descends un chemin de terre battue qui serpente vers une gorge encaissée. A bonne distance du village je passe devant le cimetière, aux tombes d’un blanc immaculé qui s’agglutinent autour d’un mausolée doré ; sur le mur d’enceinte, des gallinazos, ces vautours décharnés, veillent sévèrement sur le repos des morts. Je presse le pas. Au bout du chemin un pont de pierre s’élance en travers de la crevasse ; au fond de celle-ci un mince fil d’argent signale une rivière, et du fracas éternel de l’eau sur la roche s’élève un grondement sourd qui emplit l’air. Sur l’autre rive je pénètre dans des sous-bois où m’accueillent des oiseaux de meilleur augure : les colibris, qui virevoltent autour des massifs de fleurs comme de petits éclairs bleus et rouges. La montée commence sur une route bordée de fincas, ces propriétés rurales organisées autour de grandes maisons carrées. Je croise des paysans qui mènent au champ leurs troupeaux de mules, des mobylettes qui descendent à toute allure, quelques jeeps qui passent en klaxonnant à tout va ; sur les balcons les visages sont toujours souriants, souvent bienveillants, parfois goguenards de me voir tout transpirant. Cinq cent pesos la boisson chaude, m’annonce un écriteau : je m’arrête quelques minutes pour boire un café bien trop sucré, en observant des enfants jouer dans la cour d’une école de campagne voisine. La propriétaire me prévient : plus haut, là où passent moins de gens, il faut se méfier des chiens de garde ! Elle m’offre un bâton et je repars le long d’une pente toujours plus raide. Le soleil déjà haut dans le ciel a chassé les nuages et quand je me retourne je peux embrasser d’un regard la vallée toute entière, ses prairies où paîssent des troupeaux, ses forêts à flanc de colline, et le village lové au creux d’un plissement de terrain. Un chien errant, sale et borgne, me prend en amitié et fait un brin de route en ma compagnie. A l’ombre d’un porche, un petit vieux tire des accords paresseux de sa guitare. El Alto de las Flores, c’est bien par là ? Oui, joven, tout droit, vous y êtes presque, à peine dix minutes ! Quarante minutes plus tard, me voilà arrivé.

Depuis cette esplanade où se dresse une petite finca, on domine deux vallées, celle de Jardín, arrondie, au sud, et au nord la vallée étroite et austère qui mène à Jéricho. Le chemin part vers l’est en suivant la crête et la pente s’accentue. L’air s’amenuise, la végétation se fait moins extravagante, les lianes et les bananiers sont remplaçés par une herbe rase et quelques buissons épineux ; de part et d’autres du chemin des massifs rocheux escarpés se dressent vers le ciel comme d’antiques idoles. Dans les champs, des chevaux taciturnes me suivent des yeux en broutant, et parmi eux des oiseaux blancs au long cou vont et viennent d’un air affairé. Poussées par le vent des volutes de brouillard se pressent dans la montée, certaines me dépassent en tournoyant, d’autres me recouvrent et l’espace d’un instant le monde disparaît derrière un voile cotonneux. La piste s’aplanit enfin, rendant la marche plus aisée ; sur ma droite un petit torrent me suit en gargouillant. Il finit par se confondre avec le chemin et le transforme en une coulée de boue impraticable qui zigzague parmi les roches. Encore une heure de marche pour arriver à une petite grotte au fond de laquelle se cache un puit d’eau claire ; c’est l’heure d’une baignade fraîche et bien méritée.

Après un repas pris dans une finca voisine, la redescente vers Jardín commence ; la route suit encore les sommets pendant quelques temps pour aborder la vallée par le nord-est. La lumière toujours croissante fait étinceller les objets et trembloter les formes dans le lointain, et dans la chaleur de l’après-midi les mille parfums des fleurs montent vers le soleil comme des notes de musique. Sur une colline voisine, des palmiers de cire étirent leurs troncs démesurément longs dans les airs. Plusieurs centaines de mètres en contrebas, les plantations de cafés et de bananes réapparaissent, et avec elles des paysans à l’allure joviale en train d’arpenter leurs domaines. Je croise une route bordée d’autels qui s’enfonce dans la forêt : elle monte vers El Alto de la Cruz, le sommet de la Croix, et quelques minutes plus tard je rencontre des pèlerins en procession, le visage rouge sous leurs grands chapeaux noirs mais l’air heureux. Ils me saluent tous un par un ; vingt-cinq bonjour plus tard, je continue ma route. Le soleil commence déjà à décliner, nimbant les hautes collines d’un contour orangé ; aux abords des forêts les ombres s’allongent. Le village n’est plus très loin désormais. A la faveur d’un virage, un bar apparaît à ma gauche, et sur sa grande terrasse on rit, on boit, on joue aux cartes ou aux échecs, et l’air doré de la fin d’après-midi résonne du tintement des verres et du chant joyeux des fêtards. Je vais jusqu’au comptoir et commande une bière, vais m’asseoir à une table à l’écart et observe le spectacle réjouissant de la vie colombienne. A l’autre bout de la terrasse un moustachu a gagné sa partie d’échecs ; de contentement il va acheter une bouteille d’aguardiente, l’alcool local au goût d’anis. La radio crache, s’arrête, puis reprend en jouant un vallenato, ce genre si cher au peuple colombien : No Te Quiero Perder, du Binomio de Oro, que tous connaissent par cœur. Les yeux brillent, les verres se lèvent, et quand commence le refrain des dizaines de voix éraillées l’entonnent à l’unisson : 

« Yo he perdido amores pero este amor no lo quiero perder
Yo si sé de veras como duele cuando todo se acaba …”