L'album de la semaine

Fruko y sus Tesos – A la Memoria del Muerto (1972)

Personnage excentrique à l’allure débonnaire, musicien novateur plein d’autodérision, travailleur acharné, dénicheur de talents et producteur émérite : Julio Ernesto Estrada, dit Fruko, n’est pas seulement quelqu’un qu’on voudrait tous avoir comme ami, c’est aussi un pionnier à qui la salsa colombienne doit tout ou presque ; un ingénieux passeur, revenu de New York des étoiles plein les yeux et du groove plein les mains, avec la ferme intention d’implanter cette musique nouvelle sur sa terre natale. Un pari qui réussira bien au-delà de ses espérances. Né en 1951 à Medellín, dans un pays où règne la cumbia, c’est à l’âge de 14 ans que Fruko entre dans le monde de la musique par la petite porte : il est embauché par Don Antonio Fuentes, patron du label emblématique Discos Fuentes, comme homme à tout faire. Mélomane curieux et autodidacte, il ne se contente pas de déplacer des enceintes et de servir le café aux musiciens de passage ; le soir, enfermé dans le studio, il s’essaye à tous les instruments, passant avec une aisance déconcertante des percussions au piano en passant par le vibraphone. Son talent brut ne passe pas inaperçu : lors d’une session d’enregistrement, il a l’opportunité de jouer des timbales pour les Corraleros de Majagual, l’un des groupes de cumbia les plus célèbres de l’époque, qui l’embauchent dans la foulée et l’embarquent en tournée. Direction le Venezuela, puis les Etats-Unis.

L’un des premiers sons des Corraleros enregistré avec Fruko.

 C’est dans la ville qui ne dort jamais que Fruko découvre, émerveillé, cette nouvelle musique concoctée par les immigrants cubains et portoricains, cette « sauce » qui s’écoute en tournoyant, le cœur battant et le sourire aux lèvres. Pendant plusieurs années, il accompagne les Corraleros et partage son temps entre la Colombie et New York ; dès qu’il en a l’occasion, il s’immerge dans la salsa, s’infiltre dans l’orchestre de Tito Puentes comme percussionniste, dans celui d’Adalberto Santiago comme choriste, se glisse derrière la scène pour rencontrer Willie Colón, Ray Barretto ou Bobby Cruz. Si c’est un adolescent prometteur qui a quitté la Colombie en 1966, celui qui revient au début des années 70 est désormais un musicien confirmé : il a appris le solfège, s’est forgé une solide expérience scénique comme de studio, et s’est immergé dans le répertoire caribéen, apprenant minutieusement à jouer les classiques de Puerto Rico comme de Cuba. Son objectif : donner naissance à la « salsa colombiana ». Pour cela il parcourt le pays à la recherche de musiciens doués et malléables, et instaure dans son orchestre une discipline quasi militaire ; tous doivent travailler dur, répéter énormément, apprendre par cœur leurs partitions, et si les membres du groupe peuvent donner leur avis, les décisions sont toujours prises par Fruko et personne d’autre. Il est le seul maître à bord, le « cuisinier en chef » autoproclamé ! Pour autant, cette rigueur n’exclut pas la bonne humeur : son but est de faire de cette réunion de talents un « hymne au bonheur » perpétuel. Elle ne laisse pas non plus l’humour de côté : son surnom, Fruko le doit à sa ressemblance avec la mascotte d’une marque de sauce tomate.

Le premier album de Fruko y sus Tesos, Tesura, paraît en 1970.

Les efforts du groupe payent peu à peu : lorsque paraît Tesura, leur premier album, la renommée de Fruko y sus Tesos (Fruko et ses durs à cuire) s’étend dans tout le pays et, avec elle, l’amour de la musique qu’ils jouent. Cette salsa dont ils se sont fait les ambassadeurs trouve une terre d’adoption sur la côte nord, et plus encore à Calí : les clubs s’y multiplient, des orchestres y naissent, cette ville métissée est renversée par une tornade salsera dont l’intensité reste inchangée aujourd’hui. L’infatigable Fruko, en parallèle de sa propre carrière, devient producteur pour Discos Fuentes, et c’est à lui que l’on doit la découverte et le lancement d’Afrosound, Wganda Kenya ou La Sonora Dinamita, autant de groupes qui annoncent l’hégémonie de sa musique de cœur dans son pays. Malgré cette émergence d’une scène nationale, la salsa reste encore dans l’esprit de tous la chasse gardée des new-yorkais, ce qui vaut quelques déboires aux durs à cuire : un soir de 1971, à la sortie d’un de leurs concerts à Calí, des douaniers les arrêtent en les soupçonnant d’être des étrangers entrés illégalement en Colombie … Leur premier album récitait une salsa fidèle aux standards du genre ; pour Fruko, il est l’heure de chercher la bonne recette pour insuffler dans sa musique la saveur colombienne tant désirée. Mission réussie en 1972 avec son deuxième album, A la Memoria del Muerto.


Un rouge sang qui accroche l’œil, une photo dans un cimetière sur laquelle figure de la drogue et des armes, mais aussi les sourires de deux membres du groupe : une énergie tantôt violente et tantôt positive, la pochette annonce la couleur. On reconnaît Fruko sur la droite. A gauche, un petit nouveau, Edulfamid Díaz dit Piper Pimienta, un chanteur au style inégalable et à la voix inoubliable ; il n’a que 17 ans et n’est pas encore le frontman adoré du groupe The Latin Brothers. En plus de cette nouvelle voix, le groupe a renforcé sa section de cuivres : elle est passée de deux trompettes à trois trompettes et deux trombones, de quoi propulser des décharges sonores compactes et surpuissantes dans les oreilles des auditeurs. Musicalement, Fruko s’autorise toutes les audaces, jongle entre reprises et compositions originales, et propose une salsa métisse qui emprunte à de nombreux rythmes afro-caribéens : le bolero lent et introspectif de Payaso, les bombas enlevées et joyeuses de La Fruta Bomba ou Bomba Africana, le son entraînant de Mi Verdadero Son ou l’impérieuse Descarga Fruko. Découvreur de pépites, il va parfois chercher ses reprises au-delà de la tradition cubaine et portoricaine, prend soin de les transformer en profondeur pour en offrir une version personnelle et parfois méconnaissable : c’est le cas d’Achilipú, flamenco composé pour la chanteuse espagnole Dolores Vargas, qui enfile ici des habits salseros ; ou du délicieux morceau bonus Tihuanaco, emprunté au péruvien Alfredo Linares, qui clôt l’édition états-unienne du disque. Dans la salsa dure et plurielle qu’il invente, où les cuivres omniprésents mettent en valeur les vocalises de Piper Pimienta, la cumbia de ses débuts n’est jamais très loin : on s’en rend vite compte à l’écoute de Los Niches ou Rumbo a la Ciudad. Les paroles sont au diapason de cette musique aux mille facettes : parfois pure incitation au plaisir, comme sur Mi Verdadero Son (« Je t’amène mon son pour que tu danses, pour que tu en jouisses, pour que tu te déchaînes, pour qu’il te soit bien savoureux ») ; parfois évoquant des thématiques sociales. Sur Payaso, Piper compare sa situation de chanteur à celle d’une bête de foire, d’un amuseur public qui ne peut jamais exprimer ses tristesses ; Rumbo a la Ciudad est chanté du point de vue d’un fermier exploité tenté par l’exode vers la ville. Les deux pôles opposés du disque, le joie et la tristesse, l’amour et la violence, ne sont jamais aussi bien imbriqués que sur la chanson-titre, A la Memoria del Muerto (A la mémoire du mort). Dans cette auto-épitaphe, Piper nous propose la joie et la danse comme remèdes aux douleurs de la vie et à l’ombre de la mort :

Je ne veux pas qu’on me parle / De peines et de souffrances / Je veux vivre ma vie / Joyeux, heureux, content / Et le jour où je meurs / Je ne veux pas de pleurs ni de prières  / Je veux qu’on amène beaucoup d’aguardiente / Et que tous dansent bien contents / Je veux que mes amis dansent / Je veux que les filles dansent / Je veux que mes frères dansent / Je veux que tous dansent et jouissent / A la mémoire du mort