Identité commune et syncrétisme culturel, quand la musique a rassemblé les peuples d’Amérique Latine

Les exemples du samba brésilien, de la cumbia colombienne et du candombé uruguayen, au cœur de la construction des nations du plus grand laboratoire de métissage jamais connu : l’Amérique latine.

«Chorinho», Candido Portinari (1942)

Les déclarations d’indépendance latino-américaines ont créé des États dépourvus de nation, marqués par une forte diversité ethnique, culturelle et linguistique. Lorsqu’il fallut alors, au 19ᵉ siècle, rassembler des populations hétérogènes autour d’une même identité encore inexistante, la musique a été un vecteur d’unité essentiel.

L’année 1804 marque le début de la libération du sous-continent américain. Deux décennies suffiront à indépendantiser la quasi-totalité de l’Amérique latine. Plus ou moins rapidement selon les régions, la chute des couronnes espagnole et portugaise entraine celle du système esclavagiste qu’elles avaient instauré. Cela fait alors plus de trois siècles que le colon a débarqué, et qu’a débuté sa domination, la spoliation des terres indigènes et le commerce triangulaire, réduisant en esclavage près de 4 millions d’autochtones, et près de 20 millions d’Africain.es.

Velorio del tambo, el baile del angelito (1835)

Lorsqu’il repart, c’est en laissant un chaos économique, social et politique, dans un sous-continent désormais découpé par des frontières qui ne correspondent à pas grand-chose sinon à l’ancienne administration coloniale. Le 19ème siècle, siècle des indépendances, est alors aussi le siècle d’un contexte et d’un défi bien particulier : celui de la création d’États-nations. Si selon le modèle européen, la nation précède l’indépendance, dans le cas latino-américain, ce sont les indépendances qui devront être mères des nations.

Ces États nouveaux-nés renferment des peuples hétérogènes, et qui n’ont en commun qu’un passé douloureux. Les évènements de l’Histoire et le traçage hasardeux de nouvelles frontières assujettissent populations indigènes, afro-descendantes, métisses et européennes à cohabiter. En somme, ancien.nes esclaves et ancien.es esclavagistes doivent créer une culture commune et faire nation.

Heitor Dos Prazeres (1966)

C’est dans ce contexte que la musique révèlera sa propension à rassembler. La musique est un redoutable moyen de communication : elle permet la création d’espaces d’échanges et de rencontres, et revêt une puissante capacité de mobilisation, autour de carnavals et autres évènements festifs, qui amènent les peuples à s’unir.

Pour s’en rendre compte, voyageons, au fil de cet article, au Brésil avec le Samba, en Colombie avec la Cumbia, et en Uruguay avec le Candombé.


LE SAMBA : CREUSET DE L’IDENTITÉ BRÉSILIENNE

Illustration de Camille Brisset [@retrocagola]


Au Brésil, c’est le Samba qui va être moteur de l’émergence d’une identité commune. Ce genre musical emblématique du pays voit le jour à Rio de Janeiro à la fin du 19ème, dans la période suivant l’abolition de l’esclavage (1888). Mélange harmonieux de rythmes africains, de mélodies jouées par une petite guitare portugaise à 4 cordes – le cavaquinho – et de paroles inspirées des mythologies indigènes, le Samba témoigne de la communication et de l’intégration mutuelle des différentes ethnies composant le Brésil.

En ce sens, le poète et littéraire brésilien Olavo Bilac raconte cette expérience musicale ainsi :
« A Saude [un quartier de Rio, ndlr] , on dansait le Samba, une fusion de danses qui mélange le Jongo, les Batuques africains, le Connaverde des portugais et le Poracé des indiens. Les trois races fusionnent en Samba, comme dans un creuset, faisant disparaitre le conflit des races, et absorbant les haines de la couleur. Le Samba est – si je puis utiliser l’expression – une sorte de théière, d’où entrent séparément le café noir et le lait léger, et d’où sort, homogène et harmonieux, le café au lait hybride »

Pour un exemple plus musical de la portée du Samba, Sylvio Caldas chantant le samba « Verde e amarelo » d’Oreste Barbosa est des plus éloquents.

« La vérité je vous la révèle
Le Samba n’est pas noir
Le Samba n’est pas blanc
Le Samba est brésilien
Il est vert et jaune »


LA CUMBIA : HYMNE DE LA NATION COLOMBIENNE


Tout comme le Samba, la Cumbia est une danse et une musique pétrie des différents éléments culturels présents en Colombie. Et tout comme le Samba, elle deviendra un fort symbole national.

Les tambours et les rythmes des esclaves importés d’Afrique se sont mélangés aux instruments des tribus indigènes (flûtes et maracas). Quant à la culture espagnole, on retrouve son romantisme dans les paroles, et ses costumes dans la danse, inspirés de ceux du Flamenco et des encierros (tauromachie).

Synthèse musicale des différentes cultures présentes en Colombie, la Cumbia sera dès l’indépendance considérée comme un modèle de multiethnicité. Elle deviendra par la suite un symbole d’unité sociale, notamment grâce à la radio, dont les ondes influenceront l’esthétique musicale des classes moyennes et hautes de Colombie.

Alors, la Cumbia, qui survolait déjà les frontières ethniques, a ensuite pu dépasser les frontières de classes pour enfin s’inscrire dans un patrimoine culturel commun. Pour l’illustration musicale, le bon sens voudra que l’on écoute Juan Bautista Madera Castro et son titre « Pollera Colora », datant de 1960 et toujours considéré aujourd’hui comme le deuxième hymne national colombien.


LE CANDOMBÉ : CULTURE AFRO-URUGUAYENNE, CULTURE NATIONALE


En Uruguay, ce rôle unificateur sera joué par le son des percussions du Candombé. Mais il suit un schéma différent de celui du Samba et de la Cumbia. Tandis que ces deux genres musicaux s’apparentent à un syncrétisme culturel, le Candombé lui est d’abord un genre propre à une ethnie.

Le Candombé fut créé par la population afro-descendante d’Uruguay dès le début de la période coloniale. C’est un genre rythmé par trois tambours – le repique, le piano et le chico – auxquels s’ajouteront une guitare, un piano, ou d’autres instruments. Il s’accompagne de toute une culture faite de rituels, de danses, de défilés et de carnavals.

Si le Candombé est donc à l’origine un genre afro-uruguayen, au lendemain de l’indépendance, l’ensemble de la population s’y intéressera, y participera, pour enfin s’en imprégner totalement. Ainsi, la culture d’une minorité trop souvent marginalisée dans l’Histoire, se hissa en Uruguay au rang de symbole de l’identité nationale.

L’apport du Candombé en Uruguay est donc considérable. D’une part, il permit à la communauté afro-uruguayenne d’obtenir une certaine notoriété et une reconnaissance. D’autre part, il encourage la cohésion sociale par sa force de rassemblement.

Chaque année se tient à Montevideo le desfile de llamadas (littéralement, « défilé des appels »). Lors de ce carnaval, les différentes bandas de Candombé se mettent en compétition, rappelant les escolas de Samba du Carnaval de Rio. Pour s’entrainer tout au long de l’année, les bandas organisent des défilés dans leur quartier respectif, et ceci tous les dimanches, sans exception. Toutes les catégories formant la société sont présentes, qu’elles soient ethniques, mais aussi économiques, sociales, de genre, d’âge, etc.

La musique a alors créé un lieu de fédération, investi par toutes et tous, et dans lequel les frontières des diverses appartenances sont floutées, forçant l’harmonie sociale, freinant les discriminations et empêchant la marginalisation.


Pour se rendre compte de l’importance du desfile de llamadas dans la culture uruguayenne, nous recommandons chaudement le documentaire « Candombé » de Pierre Hoch et Christophe Lucas dont voici un extrait qui en dit long sur l’impact sociétal du Candombé.


« En Uruguay, il n’y a pas ce problème du racisme comme ailleurs, La fraternité qui unit le Blanc et le Noir vient du fait que le Blanc a fait en sorte que la culture noire soit aussi la sienne. Ce n’est plus la culture du Noir, mais celle du pays »


Samba, Cumbia, et Candombé ne sont alors pas seulement un témoignage de multiethnicité. D’abord, le processus de leur création ou de leur diffusion ont été le prétexte au rapprochement des peuples. De ce rapprochement naitront des symboles autour desquels chacun.e pourra s’identifier, et ces populations, une fois réunies, pourront consolider et consommer leur unité nationale autour de leur culture désormais commune.

Certes, les discriminations persistent, mais ces genres musicaux restent la traduction musicale de l’entente des peuples, et les évènements festifs qui leur sont associés participent à dissiper toujours plus les frontières ethniques, sans en effacer pour autant les identités qu’elles renferment.

Marie H.

SOURCES

  • Martha Abreu ; Carolina Vianna Dantas. Música popular, identidade nacional e escrita da história
  • Olavo Bilac. Chronica no Kosmos
  • Patrik Vincent Dasen. « Leonardo D’AMICO : Cumbia, la musica afrocolombiana », Cahiers d’ethnomusicologie n°16

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