L'album de la semaine

Juaneco y Su Combo – El Gran Cacique (1972)

Couverture de la réédition de l’album par le label Infopesa en 2018.

Ambassadeurs de la jungle

« Dans la jungle, tout est relatif », disent les indiens Shipibos vivant sur les rives du fleuve Ucayali, dans l’Amazonie péruvienne ; l’étrange y est la norme, et rien n’y est jamais vraiment ce qu’il paraît être. Dans ce labyrinthe vert où cheminent les esprits, de singulières métamorphoses sont à l’œuvre, les corps ne sont que des formes éphémères et changeantes destinées à tromper le regard de l’observateur inattentif : les ancêtres s’incarnent dans les plantes ou dans les oiseaux pour veiller sur leurs descendants, les chamanes prennent la forme d’un jaguar pour chasser les êtres malveillants, les dauphins se déguisent en humains pour visiter les femmes des villages alentours … C’est au cœur de cet univers brumeux chargé de symboles, au parfum de sexe et de danger, qu’est créé en 1966 le groupe Juaneco y su Combo, qui s’emploiera à célébrer et relayer ces légendes de la jungle jusqu’à en devenir une lui-même.

Pucallpa, au bord de l’Ucayali, est la dernière ville de l’Amazonie accessible en voiture avant que la végétation ne se fasse omniprésente et empêche le tracé de routes. Dans les années 60, c’est une ville isolée mais industrieuse, qui vit de son exportation de bois et de pétrole. Sa population est constituée de deux groupes qui cohabitent dans la défiance mutuelle : les métis originaires de la Cordillère des Andes, arrivés depuis quelques générations pour travailler dans les scieries et les raffineries, et les Shipibos, natifs de la jungle. Le groupe y naît grâce à la rencontre de Juan Wong Paredes (dont le surnom, Juaneco, donnera son nom au groupe), saxophoniste amateur et fabriquant de briques, Noé Fachín, guitariste et charpentier, et Wilindoro Cacique, chanteur et conducteur de mototaxi. Tous les trois sont des musiciens amateurs et ne s’imaginent pas faire carrière sur scène. Leurs premières répétitions se passent chez Juan, pour le plaisir de se retrouver entre amis et de jouer après une longue semaine de travail ; leurs premiers concerts ont lieu dans les parrilladas, grands repas populaires de quartiers. Aucun des trois n’est Shipibo mais, à la différence de leur groupe social tout entier, il ont en commun une fascination pour leur culture, leurs atours et leurs pratiques. Cet attrait s’exprime avant tout dans les costumes qu’ils portent lorsqu’ils se produisent en public : ils sont vêtus de cushmas, sortes de ponchos tissés de motifs géométriques, et d’autres parures typiques des Shipibos tels que des couronnes de plumes de perroquets. Pour certains membres du groupe, ce penchant pour la culture indigène va plus loin, notamment en ce qui concerne Noé Fachín, qui cherche à partager le mode de vie de la tribu et multiplie les séjours initiatiques de consommation d’ayahuasca, un puissant hallucinogène, en compagnie de chamanes. C’est de ces voyages rituels qu’il tirera son surnom, El Brujo, « Le Sorcier » : la légende raconte que c’est sous l’emprise de l’ayahuasca qu’il découvre ses mélodies enchanteresses. Cet intérêt pour la culture amazonienne est totalement nouveau ; les colons l’avaient toujours considéré au mieux comme anecdotiquement sympathique et au pire comme un archaïsme à combattre. Les partis-pris du groupe contribueront à faire tomber les barrières entre le monde des natifs et celui des nouveaux arrivants, et les anciens de Pucallpa se rappellent que lors de leurs concerts, pour la première fois, on a vu des métis trinquer avec des Shipibos.


En 1971, Juan Wong Paredes quitte le groupe et en confie la direction à son fils, Juan Wong  Popolizio. C’est à ce moment que les choses se précipitent : ils sont repérés par l’influent label de cumbia Infopesa, qui leur permet d’aller jouer hors de leur jungle natale, de plus en plus loin et jusqu’à Lima, la lointaine capitale par-delà la cordillère ; ils enregistrent un 45 tours au début de l’année 1972 et, devant le succès de celui-ci, commencent les préparatifs de leur premier album. Celui-ci s’appellera El Gran Cacique, titre à double sens qui fait référence à la fois à la culture indigène, cacique étant le nom donné aux chefs de clans, et au leader de fait du groupe, le charismatique chanteur Wilindoro Cacique. Sur cet album majoritairement instrumental (Cacique ne chante que sur deux morceaux) s’exprime un formidable mélange d’influences qui contribuera à la révolution musicale qui est en train de s’opérer dans l’Amazonie péruvienne. Influence de la cumbia tout d’abord, de par la structure des morceaux et la section rythmique typique de ce genre musical ; influence du rock’n’roll ensuite, qui se traduit par l’utilisation de la guitare électrique et de l’orgue, innovation apportée par Juan Wong Popolizio. Les mélodies lascives de Noé Fachín sont inspirées de la musique Shipibo, les paroles de Wilindoro Cacique de chants traditionnels (Mujer Hilandera est une reprise d’un standard brésilien). Le bassiste Walter Domínguez, venu de la cordillère, amène avec lui des éléments issus des musiques andines : des mélodies de huayno sur Me Robaron Mi Runa Mula et Cumbia Pa’ La Sierra, une structure de bolero sur Bolero Para Ti.

Cette originalité qui s’exprime dans leur musique, dans laquelle des structures traditionnelles sont métamorphosées par l’usage d’instruments électriques, se double d’une référence perpétuelle à la jungle et à leur vie réelle ou fantasmée au sein de cette terre de mystères. Les thèmes abordés sont multiples :  référence aux femmes et à l’amour charnel dans Mujer Hilandera, « La femme tisserande », ou Vacilando con Ayahuasca, « Dansant sous l’emprise de l’ayahuasca » (dans lequel les gémissements de plaisir sont enregistrées par la secrétaire du label Infopesa) ; à la faune et à la flore amazonienne avec El Pájaro Parejo, « L’oiseau semblable » et La Marcha del Sapo, « La marche du crapaud » ; à l’inconnu dans La Incognita, « L’énigme » ; à la drogue avec Vacilando con Ayahuasca, la référence la plus explicite, mais aussi Volando, « Volant », et El Capullito, « Le petit cocon ». Le groupe cite également plusieurs légendes de la jungle. Me Robaron mi Runa-Mula s’inspire de la fable de la Runa-Mula, selon laquelle les femmes adultères peuvent recevoir lors des nuits de pleine lune la visite d’un homme en noir qui transforme la pécheresse en être mi-femme mi-mule, et disparaît en la chevauchant. La Sirenita Enamorada, « La Sirène Amoureuse », parle d’une sirène, cette créature mi-femme mi-poisson qui peuple les rivières et les lacs d’Amazonie. Toutes les thématiques abordées sont indissociables les unes des autres et dessinent ensemble un monde halluciné dans lequel les hommes et les femmes s’hybrident à la faune et la flore qui les entoure ; la consommation de l’ayahuasca, drogue des chamanes, permet de dépasser les apparences et d’être attentif aux métamorphoses qui régissent le monde des esprits. Finalement, c’est toujours leur amour de la jungle que Noé Fachín et ses compagnons déclament au long de ces douze titres et de leurs mélodies ensorcelantes. Leur fusion avec leur environnement est particulièrement affirmé à travers du morceau Agüitas de Sachachorro, inspiré d’un conte de la région qui affirme que celui qui boit de l’eau à la fontaine de Sachachorro tombe sous l’emprise de la jungle et ne peut plus jamais la quitter.

Le mélange de tradition et de modernité qui s’exprime dans la musique et les thèmes de l’album séduit un large public, et le groupe ira colporter les secrets de l’Amazonie au-delà des frontières péruviennes, jusqu’en Equateur, en Colombie et au Brésil. En 1977, cinq de ses membres meurent dans un crash d’avion, et notamment le sorcier Fachín. L’heure de gloire du groupe, désormais privé de son compositeur principal, est terminée, mais Juan Wong Popolizio et Wilindoro Cacique le reformeront plusieurs fois et continueront à jouer jusqu’à la fin de leur vie. Fait curieux, il existe aujourd’hui plusieurs Juaneco y su Combo, chacun d’entre eux étant dirigé par un musicien ayant appartenu à l’une des reformations du groupe d’origine ; mais le leg le plus profond de Juaneco est sans doute l’émerveillement devant les mystères de la jungle et des traditions indigènes, qui a largement dépassé les frontières péruviennes pour devenir une source d’inspiration universelle.