Plongée tropicale

« La Calle es una Selva de Cemento »

L’imaginaire du gangster dans la salsa


« La rue est une jungle de ciment pleine de bêtes sauvages » : sur ces mots s’ouvre l’une des chansons les plus célèbres des salseros Willie Colón et Hector Lavoe, Juanito Alimaña. Cette rue qu’ils évoquent, les deux compères la connaissent bien, comme la plupart des musiciens ayant participé à la naissance de la salsa au milieu des années 60 : issus de l’immigration portoricaine à New York, ils ont grandi dans les logements sociaux de Spanish Harlem, un quartier replié sur lui-même et livré à ses propres lois, où plutôt à celles des différentes bandes qui le contrôle. Bien avant que le gangster ne devienne une figure de la pop culture, les salseros ont côtoyé le crime organisé, ont souffert des chagrins et de l’insécurité qu’il sème, l’ont souvent dénoncé, s’en sont parfois rapproché, entretenant avec lui un rapport ambigu alternant entre  fascination et répulsion. Ce monde clos dans lequel la xénophobie new-yorkaise les maintient enfermés deviendra l’un des thèmes majeurs de la jeune salsa, celui du bajo mundo, des bas-fonds, les chanteurs devenant des conteurs à ras de bitume transmettant les huit millions d’histoires de la rue, ses joies et ses malheurs, ses histoires d’amour et ses braquages, ses fêtes et ses règlements de compte. Depuis sa création jusqu’au milieu des années 80, lors desquelles les labels de salsa sont rachetés par les majors qui adoucissent leurs textes pour toucher un public plus large, la salsa décrit le quotidien des minorités latines et de ses quartiers, évoque la mafia pour la condamner ou l’idéaliser ; elle brosse au passage de saisissants portraits de malfaiteurs n’ayant rien à envier à ceux mis en scène par Martin Scorsese ou Brian de Palma.



Portrait n°1 : Perico Macoña, par Ángel Canales

« Je connais Perico Macoña, un métis qui n’a pas son pareil
Il se met un cigare entre les dents et commence à chercher les ennuis
Il a des problèmes même avec ses amis
Ce mulâtre, c’est un pont cassé, personne ne peut croiser son chemin »

Dans cette chanson, le portoricain Ángel Canales nous fait faire la rencontre d’une petite frappe au nom évocateur (littéralement, « Coke Weed »), accro aux cigares comme à la bagarre, de celles qui peuplaient les rues du quartier mal famé de la Perla à San Juan, la capitale de Puerto Rico.

Au tournant des années 70, la ville de New York connaît un taux de criminalité hors norme et en perpétuelle augmentation ; si certains quartiers sont relativement épargnés, les ghettos dans lesquels s’entassent les minorités sont touchés par la délinquance sous toutes ses formes et notamment par de nombreux homicides. Dans cette atmosphère toujours plus irrespirable, certains salseros effectuent un travail de représentation, dépeignant fidèlement la situation pour pouvoir la dénoncer, comme le fait Henry Fiol dans sa complainte Ahora me da Pena :


« Je suis né à New York
Dans le quartier de Manhattan
Là ou les chiens se mangent entre eux
Et où on te tue pour trois sous »

Ce constat acerbe et désespéré qui fait tant de peine à Henry Fiol ne se cantonne pas aux rues new-yorkaises. A Puerto Rico, une île où le chômage et la pauvreté poussent la population à l’immigration depuis les années 30, le crime organisé a poussé sur les ruines de la société insulaire et a étendu son emprise sur des quartiers entiers de la capitale. Hector Lavoe, qui a connu le succès à New York mais est né et a vécu à Puerto Rico jusqu’à ses 16 ans, chante dans Calle Luna Calle Sol ses souvenirs de ces ruelles débordant de bars et de bordels, dans une saisissante mise en garde à l’adresse de voyageurs imprudents :


« Ecoutez-moi, monsieur, si vous tenez à votre vie,
Evitez ce quartier ou bien vous la perdrez
Ecoutez-moi, madame, agrippez-vous à votre portefeuille
Vous ne connaissez pas ce quartier, par ici ils attaquent n’importe qui »

En parallèle de cette augmentation de la délinquance, au début des années 70 se multiplient les films de gangster qui présentent ces derniers comme des figures héroïques, fermant les yeux sur les ravages qu’ils causent dans le monde réel  : Shaft en 1971, Superfly en 1972, mettent en scène des bandits charismatiques, la clope et la punchline toujours au coin de la bouche ; Le Parrain en 1973 nous montre une mafia régie par un strict code de l’honneur, aux dirigeants élégants et magnétiques. De plus en plus, la crapule attire, le truand éblouit, le gangster devient pour toute une génération une figure fascinante à laquelle on peut s’identifier. La salsa surfera sans vergogne sur cette mode et, dans un travail contraire aux descriptions alarmantes du crime évoquées précédemment, participera à l’idéalisation de la mafia, en évoquant des figures fictives de criminels captivants ; elle accouchera ce faisant de certains de ses meilleurs morceaux.




Portrait n°2 : Juanito Alimaña, par Hector Lavoe

« Juanito marche jusqu’au comptoir avec un air fourbe
et dégaine tranquillement son couteau
Il demande à ce qu’on lui donne la caisse,
il en sort les billets, saisit son pistolet, poum !
Il s’enfuit comme le vent après son coup de feu
Et même si tous l’ont vu, personne n’a rien vu »

El Rey de la Fechoria, le « Roi des Méfaits », à qui tout réussit, vit de braquages et de pillages dans son monde de « femmes, de fumette et de boisson », dans ce morceau de Willie Colón sur lequel chante Hector. Juanito Alimaña terrorise la ville et n’a peur de rien, et pour cause : « Si un jour on l’emprisonne, il sortira le lendemain, car l’un de ses cousins est policier » !

L’imagerie gangster fait vendre, et personne ne l’a compris mieux que Willie Colón et son label, Fania Records : presque tous les premiers albums de Willie font référence à cet univers. On peut y voir une démarche cynique, Willie préfère parler d’un jeu de marketing plein de second degré et saupoudré de références cinématographiques. Amusant retour de bâton, la pochette de son disque La Gran Fuga, qui laisse à croire qu’il est recherché par le FBI, est tellement réaliste qu’à sa sortie le Bureau sera submergé d’appels cherchant à savoir à combien s’élève la récompense ; Willie devra même rassurer sa grand-mère horrifiée, persuadée que son petit-fils est devenu l’ennemi public numéro 1.


Ci-dessus les pochettes des albums The Hustler (1968), Guisando (1969), La Gran Fuga (1970) et Cosa Nuestra (1970) de Willie Colón.

Cette thématique ne s’exprime pas seulement par les pochettes mais aussi dans les paroles des salseros qui se livrent parfois à de véritables glorifications de la mafia, vraisemblablement plus basée sur un visionnage du Parrain que sur un connaissance réelle du milieu du crime organisé :


« Je travaille avec la mafia
Tout le monde me connaît, je suis une terreur,
Pour piller des banques je suis le meilleur
Je travaille avec la mafia
Alala, qu’il est bon d’être dans la mafia »

La salsa, musique des rues, hésite tout au long de son histoire entre ces deux rapports opposés à la figure du gangster : une dénonciation née d’une observation de la réalité et des malheurs qu’il y apporte, ou une idéalisation qui découle de la fascination qu’il exerce depuis les écrans de cinéma. On peut saluer l’exploit réussi par Rubén Blades sur l’album Siembra, le disque de la maturité de la salsa : avec le morceau Pedro Navaja, il nous présente un bandit que n’aurait pas renié Coppola ; mais, tout en en faisant un personnage captivant qui marquera durablement les esprits, il le condamne et le fait même mourir au cours du morceau, pris au piège de l’avidité et des instincts de prédation qui accompagnent fatalement son mode de vie.



Portrait n°3 : Pedro Navaja, par Rubén Blades

« Au coin du vieux quartier, je l’ai vu passer
Il avait cette allure qu’ont les voyous quand ils marchent
Les mains toujours dans les poches de son manteau
Pour qu’on ne sache pas laquelle tient le poignard

Il porte de travers un chapeau aux larges bords
Et des chaussures légères pour prendre la fuite en cas de problème
Des lunettes noires pour qu’on ne sache pas ce qu’il regarde
Et une dent en or qu’on voit briller lorsqu’il sourit »

Pedro Navaja, « le tueur des coins de rues », connu et craint de tous, s’attaque dans ce morceau mythique à une prostituée dans une ruelle déserte ; une proie facile en apparence, mais qui a le temps, après avoir été poignardée, de sortir un revolver et d’abattre son meurtrier. Le prédateur et sa victime meurent côte à côte ; un fait divers de plus à New York, « la ville aux huit millions d’histoires ». Le jugement est sans appel pour Pedro Navaja, comme nous le rappelle le conteur Rubén en citant Saint Matthieu : « Celui qui a vécu par le fer périra par le fer ».