Pot-pourri

La Casa do Jongo da Serrinha : focus et entretien

Le jongo est une expression culturelle afro-brésilienne du sud-est du pays (Etats de Rio de Janeiro, Minas Gerais, Espiritu Santo, et Sao Paulo). Danse centenaire exécutée au rythme de trois tambours et de chants entonnés en chœur, le jongo est empreint d’une mystique d’autant plus difficile à percer qu’il tend à évoluer voire à disparaître. A Serrinha, une communauté perchée sur un des innombrables « morros » de Rio de Janeiro, le jongo continue de vivre grâce à une organisation sociale et un espace dédié : la Casa do Jongo.  Pour comprendre cet art et les enjeux qui sous-tendent sa sauvegarde, nous avons rencontré Biel, un des nombreux acteurs de la Casa do Jongo.

Biel, de son vrai prénom Gabriel, vient d’une famille où l’on est jongueiro et sambista de père en fils. Il a grandi dans la communauté du morro da Serrinha, et a fait partie de la première génération d’élève du groupe culturel du « Jongo da Serrinha ». Il est membre, enseignant et concepteur du Projet Herdeiros, membre du collectif Livia Laso et Banda Preta en tant que musicien, membre de la compagnie Aruanda en tant que musicien et danseur, et professeur bénévole de percussion à la Casa do Jongo. Il a participé et encadré les défilés de l’Imperio Serrano et de l’Imperio do Futuro pendant des années. C’est un pur produit de cette école de samba, un enfant de l’Empire Serrano. S’il a participé à des représentations dans de grandes salles brésiliennes, il revendique la culture populaire, estime avoir été formé dans la rue, et se considère comme un fervent défenseur de la culture noire en général.


Tropicalités : Quelle est ta définition objective puis subjective du jongo? qu’est ce que ça représente pour toi personnellement ?

Gabriel : Le jongo peut-être considéré comme l’un des aïeux de la samba, il est arrivé avec nos ancêtres dans les embarcations qui les amenaient d’Afrique, on dit même qu’on en faisait sur ces navires. Pour moi, personnellement, le jongo c’est l’héritage des enfants des quilombos [NDLR: communautés organisées d’esclaves rebelles] et des favelas. Pour ceux qui ont peu d’opportunités culturelle dans ce pays, ça a toujours été une sorte de soupape d’échappement, une occasion de voyager, découvrir et de s’enrichir au travers de la musique.

Plus concrètement, c’est une danse de couple, sans contact et basée sur des rotations au rythme de chants et de trois tambours, appelés caxambu, tambu et candongueiro. Les notions de défi, de complainte et de célébration y sont très présentes. Le jongo est une fête, le jongo est un rite, c’est l’origine de ce swing, de ce balancement qu’on a au Brésil.

Tropicalités : Quel lien existe-t-il entre le jongo et les religions afro-brésiliennes ? et avec l’africanité en général ?

Gabriel : De fait, le lien avec les religions afro-brésiliennes, avec les orishas [divinités de ces religions] ou autres est difficile à établir, en tous cas dans le cas du Jongo da Serrinha, mais il y a un lien important aux origines, aux racines, et on trouve forcément là dedans une dose de sacré. Auparavant tout était très ritualisé, les enfants n’étaient pas autorisés, on dansait seulement la nuit. Et très peu de gens étaient autorisés à danser, c’était une pratique réservée aux anciens. Après, la connexion directe aux religions afro-brésiliennes, honnêtement je ne peux pas répondre mais je ne crois pas qu’on puisse établir ce lien. Par exemple, la Tia Maria (la matriarche du jongo da Serrinha, décédée récemment) était catholique, elle n’a jamais appartenu à aucune religion africaine. Peut-être que ce mythe est dû au fait que certaines des femmes qui participaient étaient « rezadeiras »*, cela a certainement du créé un certain mysticisme autour du jongo. C’est une question qui mériterait un véritable travail de recherche, pour établir ou infirmer un tel lien.

*Guérissseuses populaires qui fondent leur art sur un certain mysticisme mais ne sont liées à aucune religion spécifique.

Tia Maria, la matriarche du jongo da Serrinha, récemment décédée

Tropicalités :  D’après ce que tu me dis on ne peut donc pas établir de lien entre jongo et religion car il existe des réalités diverses, mais j’ai lu que le jongo permet d’entrer en contact avec un autre monde, celui des ancêtres, qu’est ce que tu peux me dire de ce lien à l’ancestralité ?

Gabriel : Je sais qu’avant il existait des rodas spécifiques pour célébrer certains saints et j’ai aussi entendu raconter qu’en effet, il y avait également cette idée de communiquer avec des personnes défuntes. On dansait autour d’un grand feu, et le jongo était marqué par un certain mysticisme. Mais tout cela a évolué et pour perpétuer la culture, certains de nos anciens ont évincé ce mysticisme, ont dilué le caractère sacré du jongo et y ont inclus les enfants pour garder vive cette tradition. C’est ce jongo que je connais, en vérité je sais très peu de comment se pratiquait réellement le jongo dans les temps très anciens.

Tropicalités : Pour revenir sur cette question de perpétuer la tradition du jongo qui est au centre de la démarche de la Casa do Jongo de Serrinha, j’ai vu sur le site que les missions que vous vous fixez se résument à 4 verbes : préserver, prendre soin, créer et renforcer. Pour toi, entre ces 4 missions quelle serait la plus importante ?

Gabriel : C’est difficile d’en choisir une seule mais si tu me laisses en choisir deux c’est sans aucun doute préserver et renforcer. Selon moi, c’est vraiment là l’essentiel car ceux qui nous précèdent, les plus anciens de notre communauté sont tous en train de périr. Le temps passe, les personnes meurent et la mission la plus importante c’est de maintenir la culture vivante. Avant il y avait du jongo à Salgueiro, il y avait un jongo à Congonha, il y avait du jongo à Mangueira, et aujourd’hui il n’y a plus qu’un jongo à Serrinha. Et ce justement parce que Maître Darcy et la Tia Maria, et d’autres de cette ancienne génération ont eu la lucidité de comprendre que si on n’inclut pas les enfants les choses ne perdurent pas. Alors oui, j’en suis convaincu, préserver et renforcer sont les deux axes centraux dans tout ce processus que nous menons à la Casa do Jongo.

Tropicalités : Et comment faites-vous pour mettre en œuvre ces missions ? Comment faites vous concrètement pour préserver et renforcer ?

Gabriel : Concrètement, l’idée c’est d’emmener ce morceau de culture dans les écoles, dans les rues, par-delà la Casa do Jongo. On essaye de faire sortir le jongo de sa maison, d’atteindre un maximum de personnes, d’éveiller la curiosité, de capter de nouveaux élèves, de nouveaux partenaires. On organise des rodas dans les rues à des dates commémoratives, comme par exemple celle que l’on organise tous les mois au viaduc de Madureira. On sème des graines et on laisse la culture faire croître de nouveaux fruits. La maison [la Casa do Jongo] elle est bien jolie mais le peuple, lui, est dans la rue, alors nous allons à lui.

Tropicalités : Si préserver est au centre de votre mission, cela veut dire que le jongo est menacé. De quelles menaces s’agit-il, comment le jongo a-t-il évolué face à elles ces dernières années, décades ? Et quelles sont les causes de ces évolutions ?

Gabriel : Le jongo, et avec lui, toute forme d’expression culturelle ont été dévalorisés dans notre pays. Avant, le ministère de la culture était un véritable soutien, un partenaire. Aujourd’hui tout ça c’est fini, la crise que connaît le pays est générale et la culture en pâtit. Il y a eu de moins en moins de représentations ou de cours de jongo, c’est devenu très ponctuel et localisé. Il y a quelques années, le jongo avait sa notoriété par-delà le quartier, par-delà la ville, et même parfois par-delà les frontières brésiliennes. Il n’y a pas une unique cause à pointer du doigt, c’est un ensemble de dynamiques négatives qui a fait perdre au jongo la vigueur qu’il avait gagné par le passé à l’époque où on pouvait voir des représentations dans des théâtres et à la télé.

Tropicalités : Tu crois qu’aujourd’hui n’importe quel brésilien sait ce qu’est le jongo ou pourrait expliquer ce que c’est ? Le jongo fait il partie de de la culture nationale au même titre que le samba ou la capoeira dans la conscience collective ?

Gabriel : Non, au jour d’aujourd’hui le jongo reste une culture populaire présente et cultivée dans certains quartiers ou dans certaines villes, mais de fait, seule une petite proportion de la population doit connaître l’existence du jongo. Et ce malgré le travail que nous et autres organisations fournissons pour exposer la beauté et la richesse du jongo.

Tropicalités : Pourtant, et tu seras surement d’accord avec moi, une immense majorité de brésiliens connaissent le morceau « Caxambu » d’Almir Guineto qui parle justement du jongo. C’est un des morceaux qui résonnent le plus dans les rodas de samba. Tu crois que quand les gens entonnent cette chanson en chœur ils ont conscience de l’histoire qu’ils racontent ?

Gabriel : C’est vrai, ce samba est national, tout le monde le connaît ! En vérité, et malheureusement, je ne crois pas qu’ils sachent vraiment ce qu’ils racontent.  Enfin, cela dépend. Pourtant c’est une bonne introduction au jongo, « Caxambu » évoque la danse, le rythme, l’ambiance qui le caractérise.  

Tropicalités : Qu’est ce que tu penses justement de cette chanson et de l’image qu’elle donne du jongo dans ses paroles : cette ferveur populaire, cette fête spontanée et intense jusqu’au petit matin, cette image est proche de la réalité ?

Gabriel : Oui et non. Bien sûr la dimension sociale et festive est restée centrale mais disons qu’avec l’idée de préservation s’est ajoutée une démarche consciente de sauvegarde culturelle qui a un peu changé la face du jongo par rapport à celui qui est décrit par Guineto. Mais faire la fête est une résistance et nous continuons à le faire, même si dans ce pays la célébration de la culture populaire n’a jamais été facilitée.

Disque de Jongo enregistré par l’organisation du Jongo da Serrinha