Pot-pourri

La cuica, instrument brésilien hors du commun : focus et entretien


La cuica. Ça vous dit quelque chose ? C’est peut être l’un des instruments les plus étranges que vous ayez déjà entendu. Votre oreille ou votre inconscient le remarquent forcément tant il se distingue, mais vous ne savez jamais trop ce dont il s’agit. Si vous avez été amené à côtoyer un poil les sonorités brésiliennes, il est sûrement déjà arrivé jusqu’à vos oreilles. Et quand bien même, on est quasiment sûrs que c’est le cas ne serait-ce car vous avez déjà entendu ça au gré de vos perditions publicitaires :

Vous percevez les petits cris au début du morceau (que l’on retrouve tout du long d’ailleurs) ?  Eh bien la cuica, c’est la percussion qui pousse ces cris. C’est ce qu’on appelle un tambour à friction, rangé par les amateurs de classification instrumentale dans la famille des membranophones. On trouve des traces de tambours à frictions dans plusieurs pays du monde en Afrique, en Asie et en Europe, mais de manière très localisée ou bien souvent historique, et donc révolue.

Jan Steen, The Rommelpot: Interior with Three Figures; Manchester Art Gallery
On observe sur cette peinture du XVIIe siècle le vestige d’un tambour à friction hollandais : le « Rommelpot »

Mais la cuica, tambour à friction brésilien, elle, a percé -tout en conservant sa peau bien tendue- et fait aujourd’hui partie de la culture musicale du pays. Si son origine est floue, on raconte néanmoins qu’elle aurait été introduite au Brésil par des esclaves bantous. Dans les années 1930, elle apparaît dans les défilés des écoles de samba lors du carnaval de Rio.

Pour comprendre un peu mieux cet instrument, nous avons rencontré Guilherme, cuiquero. Âgé de 24 ans, il étudie l’architecture mais vibre au travers de la musique. Percussioniste depuis le plus jeune âge, il fait de la cuica son instrument de prédilection à partir du moment où il commence à y toucher. Membre de la bateria de la renommée école de samba de l’Imperio Serrano, producteur et musicien d’une roda de samba il est impliqué dans divers projets musicaux en tant que professionnel ou passionné.

Avant de s’entretenir avec lui, on le laisse vous présenter en vidéo la fameuse cuica et son fonctionnement (sous titres français disponibles dans les paramètres de la vidéo).

Tropicalités : Comment as-tu commencé à jouer de la cuica ? Comment t’es tu approché de cet instrument si particulier ?

Guilherme : En fait, quand j’ai commencé à jouer j’étais déjà un peu âgé. Jusque-là, mon instrument central avait toujours été le tan-tan, mais tout le monde en jouait, c’était un peu la percussion à la mode. Puis j’ai vu que la cuica tendait à être délaissée, j’avais à peu près 14-15 ans. J’ai remarqué que peu savait bien en jouer, qu’on en voyait rarement, et je crois que cette difficulté, cette rareté, a éveillé en moi la curiosité d’apprendre à jouer de cet instrument très technique. Tous les percussionnistes ne savent pas en jouer. C’est un instrument assez difficile à apprivoiser. Par delà ce défi technique, le son de la cuica, qui est très particulier mais que je trouve personnellement très joli, fait aussi partie de ce qui m’a amené à en jouer. Et comme à l’époque j’avais envie de vivre de la musique, je me suis aussi dit que choisir un instrument que peu jouent pouvait être un moyen de me différencier. Le simple fait de jouer de la cuica te distingue automatiquement. J’ai demandé à un ami qu’il m’en prête une, j’ai galéré une semaine puis ça commençait à venir et j’ai acheté la mienne. Voilà, et aujourd’hui c’est mon instrument de prédilection. Quand je travaille en tant que musicien c’est en jouant de la cuica.

Tropicalités : Ce son si particulier que tu évoques, ces petits cris que poussent la cuica, pour moi -et je pense pour beaucoup d’autres- c’est un peu une « marque » de l’identité musicale brésilienne. Récemment, j’ai remarqué une cuica dans un morceau d’Oscar de Leon, un grand de la salsa vénézuélienne, et j’ai trouvé ça intéressant car cela témoigne de l’interpénétration entre les genres et les cultures. En cherchant bien on peut aussi en trouver à l’international chez Stevie Wonder, Funkadelic ou encore Michael Jackson (voir playlist en fin d’article). Qu’est-ce que t’en dis ? Est-ce que tu as d’autres exemples comme ça, d’artistes, genres qui ne sont pas liés à la cuica initialement mais qui l’utilisent ?

Retrouvez les cris de la cuica à 1’14.

Guilherme : Complètement. Tu dis que pour toi, ces petits cris, c’est une sorte d’étiquette « Made in Brazil » eh bien pour nous, ici, la cuica est de la même manière associée automatiquement, non pas au Brésil mais au samba. Et de la même manière elle a franchi les frontières des genres et aujourd’hui d’autres rythmes l’utilisent, notamment dans la MPB. On la retrouve souvent chez Djavan ou Jorge Ben par exemple. Autre exemple typique : le jazz-funk de Banda Black Rio. On y trouve beaucoup de cuivres et une batterie assez centrale par rapport aux percussions typiques de notre musique mais il y a une cuica qui vient épicer le tout et relever l’identité brésilienne du groupe.

Tropicalités : Tu me racontais tout à l’heure que tu avais, entres autres, choisi la cuica pour te différencier et car peu de musiciens en jouaient. J’ai justement entendu dire qu’il y a quelques temps il y avait un réel problème de recrutement dans les écoles de samba, que trop peu de jeunes se mettait à en jouer et qu’il y a eu une sorte de pénurie de cuiqueros qui a nécessité de véritable programmes pour rendre attractive la cuica, et réussir à ce que les jeunes s’y intéressent de nouveau. Est-ce que tu as été témoin de cela ? Comment cela a-t-il évolué ?

Guilherme : Oui bien sûr, c’est quelque chose que j’ai perçu de moi-même, et que je vois quotidiennement. Dans notre propre école de samba [l’Imperio Serrano] il y a une très belle « aile » [NDLR: secteur, groupe du défilé de Carnaval] de cuicas. Mais ça n’a pas été facile et ça ne s’est pas fait du jour au lendemain. Aujourd’hui, il doit y avoir 20 cuiqueros, mais je sais qu’à une époque on n’arrivait même pas à en réunir 10. Ça fait à peu près cinq ans que c’est en train de revenir, que les gens s’y intéressent à nouveau. Mais ça reste une des ailes qui est la plus vide, qui a le moins de personnes. C’est aussi pour cela qu’elle vient devant la bateria. La cuica c’est l’instrument qui tire la bateria, avec son son caractéristique, mais aussi car il n’y a qu’une rangée et que ça fait sens qu’elle vienne devant.

Guilherme et sa cuica

Tropicalités : Tu me disais tout à l’heure que la cuica est un instrument qui vient du samba et que c’est là sa racine musicale au Brésil. Pourtant, depuis que je suis ici j’ai vu beaucoup de rodas de samba mais quasiment jamais de cuicas autour de la table alors même qu’il s’agit de leur environnement naturel. Comment tu expliques ça ? Si la cuica revient un peu à la mode parmi les percussionistes où sont donc les cuiqueros ?

Guilherme : Bonne question, à laquelle j’ai envie de te répondre : c’est une réalité, malheureuse, mais c’est comme ça. En fait il y a plein de paramètres qui se combinent. Déjà, au niveau de l’organisation pratique et financière de la roda, souvent ça ne vaut pas la peine d’avoir un musicien en plus juste pour la cuica, alors que ce n’est pas un instrument qui fait partie de la structure essentielle du samba, qu’il ne joue pas en permanence et que pour certaines personnes c’est un instrument pas forcément agréable, voire un peu irritant. Il y a certains morceaux qui ne se prêtent pas à la cuica. Les types d’une roda vont préférer avoir un percussioniste qui va potentiellement avoir la cuica à son arc mais pas juste un cuiquero spécialisé. C’est souvent le cas de certains percussionnistes qui à un moment lache leur pandeiro ou autre et prennent la cuica pour en jouer un peu.

Tropicalités :  Pourtant, même ça je n’ai jamais vu.

Guilherme : C’est vrai, c’est peu courant, mais c’est justement car c’est un instrument « confortable » et pas indispensable que les gars n’ont pas la préoccupation d’avoir un cuiquero. Et aussi parfois comme je te le disais pour des raisons d’argent. Bien sûr il ne s’agit pas de juste penser au fric mais il faut tout de même prendre en compte que dans toute roda cette question existe. C’est un micro en plus, un musicien en plus à payer. Avant oui, t’avais un cuiquero là qui jouait de temps à autre en buvant sa bière. C’est pour ça qu’ils ne cherchent plus de cuiquero et aussi parce qu’il y a un grave manque de conscience quant à la beauté de cet instrument et à l’apport de ce son si particulier. Pour moi c’est un grand instrument, mais malheureusement, beaucoup pense que c’est un instrument moyen, secondaire et qu’il n’y en a pas tant besoin que ça dans une roda. Ici à Rio, très peu de rodas ont une cuica fixe.

« Cadê a cuica? » [Où est la cuica?] : pour finir en musique une petite sélection de morceaux du Brésil et d’ailleurs contenant une cuica pour jouer à repérer les cris de cette petite originale