L’afro-cubain, quand l’Afrique a fait danser Cuba… & vice versa (2/2)

PARTIE 2 : Une musique politique entre effacement et réminiscence

L’afro-cubain c’est histoire d’un bouillonnement culturel, fruit d’un déracinement dû à l’esclavage. Cha-cha, rumba, en passant par le mambo arriveront via la façade Atlantique de l’Afrique et rencontreront un succès énorme. Repris par des groupes locaux, le genre connaîtra une période dorée qui s’étirera des années 40 aux années 70. Après s’être penché sur sa popularisation, retour sur la portée politique de cette musique et son évolution jusqu’à aujourd’hui.

Fidel Castro a soutenu l’indépendance de nombreux pays africains comme ici la Guinée-Bissau d’Amílcar Cabral.

En janvier 1960, c’en est fini du Congo Belge. La république du Congo est en passe de devenir indépendante. Joseph Kabasele, musicien de renom, grand ami de Patrice Lumumba, l’un des pères marxistes de l’indépendance, va assister aux négociations qui visent à s’extirper du joug belge. Il réalisera dans la foulée l’hymne de cette indépendance avec Indépendance cha cha. Le titre, qui reprend toutes les langues du pays devient un énorme succès au Congo mais aussi dans tout le continent. L’Afrique, qui accède enfin à la liberté, a désormais son hymne de la décolonisation. Par la suite, Joseph Kabasele sera même nommé secrétaire de l’information. Six mois après son accession au pouvoir, Lumumba, devenu Premier ministre, est assassiné. Une action préméditée et organisée en sous-main par le gouvernement belge et la CIA. Dans la foulée, Mobutu accède au pouvoir et entame une dictature qui durera plus de 30 ans. Le cha-cha, autrefois révolutionnaire, deviendra pro-Mobutu à l’image du titre propagandiste Ya Congo de Depiano & Beguin Band.

Cette anecdote révélatrice rappelle combien le lien entre musique africaine et musique latine doit aussi se lire à travers le miroir déformant de la réalité politique de l’époque. Dans un globe scindé par la Guerre Froide, Cuba et ses aspirations anti-impérialistes trouvent beaucoup d’alliés. La meilleure illustration de ce phénomène demeure l’invitation à la Tricontinentale transmise en 1966 à tous les chefs d’État africains et asiatiques. Cette conférence tiers-mondiste veut promouvoir la lutte pour les indépendances et une révolution mondiale. Une invitation qui permet à Cuba de s’affirmer comme un leader sur la scène mondiale et de s’extraire du giron soviétique, tout en réaffirmant son rôle d’opposant à l’impérialisme américain.

La tricontinentale demeure un acte fondateur du mouvement des non-alignés et des liens entre pays africains et Cuba.

Il faut dire que dans ces années 60, Cuba peine à exporter son modèle. L’Amérique du Sud où elle a, un temps, intrigué est alors quasi exclusivement vampirisée par les Américains. Dès lors, l’Afrique qui s’extrait du joug colonial apparaît comme une opportunité. Cette politique internationale, se double d’un discours national. Une grande proportion de la population à Cuba est noire ou métisse, Fidel Castro le sait et rappelle dans un discours en 1966 : « le sang de l’Afrique coule profondément dans nos veines ».

Orchestres nationaux et bourses cubaines

De fait, à partir de 1961, et ce durant une vingtaine d’années, Cuba sera un acteur majeur des conflits africains. Fidel Castro intervient directement ou soutient militairement des forces armées en Algérie, Guinée-Bissau, Angola, Congo-Brazzaville, Zaïre, Bénin, Éthiopie, Zimbabwe, Mozambique… Preuve du sérieux avec lequel Cuba considère l’Afrique, en 1964, Che Guevara lui-même sera dépêché pour sillonner l’Afrique et prêcher la bonne parole révolutionnaire. Soutien logistique, souvent fourni par l’URSS, et envoi de conseillers militaires font de Cuba un interlocuteur privilégié des jeunes États communistes.

L’investissement le plus important sera certainement en Angola. Là-bas, depuis 1961, les Musseques, les bidonvilles de Luanda, se sont soulevés contre la dictature salazariste. Cette lutte armée sera aussi musicale, portée par des artistes comme Artur Nunes, Urbano De Castro ou encore David Zé, qui chanteront la lutte pour l’indépendance. Sur le terrain, l’apport castriste est décisif avec, entre octobre 1975 et avril 1976, l’envoi de 30 000 Cubains. En 1975, l’indépendance est actée, le principal parti : le MPLA, accède à la présidence grâce au soutien de Cuba et de l’URSS. David Zé, artiste et membre du MPLA sortira un album afro-cubain qui chante cette victoire politique. La galette est une véritable ode au communisme et un brûlot anticolonialiste. Une musique politique qui se fera la bande-son d’une Angola fraîchement indépendante mais qui se déchirera sur fond de Guerre Froide.

David Zé sera un des chanteurs emblématiques de l’indépendance. Tué lors d’une purge faisant suite à une tentative de coup d’État en 1977, il sera banni des ondes radiophoniques pendant des dizaines d’années avant d’être réhabilité et samplé par Nas et Damian Marley.

Cet investissement militaire massif initié par Fidel Castro se double aussi d’un investissement éducatif. Des bourses d’études sont offertes aux étudiants africains pour qu’ils aillent garnir les rangs des universités et des conservatoires de la Havane. En Guinée, cette démarche séduit le président Sekou Touré qui sera le premier dirigeant africain à donner son soutien à Fidel Castro et à se rendre à Cuba. Celui dont la garde présidentielle était composée de soldats cubains va bannir toute musique occidentale des ondes radiophoniques. Dès lors, la musique cubaine tourne en boucle sur les ondes de Conakry et d’ailleurs.

Dans une Guinée indépendante depuis 1958, il encourage la création de groupes locaux d’afro-cubain dont le plus illustre sera sans doute le Bembeya Jazz National. Présent au festival mondial de la jeunesse 1966 organisé à Cuba, il sera aussi un acteur majeur de l’écriture du nouveau récit national. En 1969, le pouvoir veut célébrer un de ces héros. Il organise un concours de chanson en l’honneur de Samory Touré, l’empereur du Wassoulou qui résista aux troupes coloniales françaises à la fin du 19ème siècle. Le Bembeya Jazz National remporte ce concours et en fait un disque : Retour vers le passé. Cet opus demeurera crucial dans la réappropriation des Guinéens de leur histoire après plus d’un siècle de colonisation.

Après avoir connu leur période de gloire dans les années 60, Las Maravillas de Mali disparaîtront des radars par la suite. Le film Africa Mia sorti en 2019 revient sur leur histoire hors du commun.

Une démarche politique qui fait écho à celle du Mali de Modibo Keïta. Lui aussi s’inscrit dans la vision soviétique d’une culture au service de l’émancipation nationale. Il finance alors des orchestres nationaux aux quatre coins du pays, qui seront diffusés sur la radio nationale. En 1963, dix étudiants maliens vont étudier la musique cubaine à la Havane grâce à des bourses castristes. Avec Boncana Maïga en leader, ils vont former las Maravillas du Mali.

S’inspirant de la musique de l’Orquesta Aragón et de l’Orquesta Maravillas de Florida, ils sillonnent toute l’île et passeront même à la télé cubaine. Sur place, ils enregistreront dans la foulée leur premier album au mythique studio Egrem où la crème de la musique cubaine enregistrait ses hits, de Celia Cruz à Chucho Valdés en passant par Omara Portuondo. Ils iront jusqu’à rencontrer Fidel Castro et Che Guevara en personne. Là aussi le propos est souvent engagé, qu’il soit panafricaniste à travers Africa Mia ou anticolonialiste à travers Lumumba. Leur opus avec notamment le tube Rendez-vous chez Fatimata rencontre alors un grand succès et fait danser La Havane comme Bamako. Et, à l’instar du Congo, c’est un coup d’État qui mettra fin à l’expérience en 1968.

Le Bembeya Jazz National demeure un des orchestres les plus reconnus d’Afrique de l’ouest. La virtuosité de ses membres dont le guitariste Sékou Diabaté surnommé « Diamond Fingers », fera de ce groupe une source d’inspiration pour nombre de formations qui verront le jour par la suite.

Signant des conventions culturelles avec de nombreux pays africains, Mali et Guinée notamment, Cuba va aussi financer des tournées de musiciens cubains sur le sol africain. L’illustre Orquesta Aragón, source d’inspiration de nombreux groupes d’afro-cubain à travers le continent, se produira en Afrique dès 1971. Tanzanie, Zanzibar, Congo-Brazzaville, Guinée, Mali, Algérie… Pendant huit ans, le groupe reviendra régulièrement faire des concerts sur le continent africain, rencontrant un succès non démenti.

Effacement et seconde jeunesse

Tout cet échange culturel diminuera à mesure que l’île castriste perdra de son influence sur la scène internationale. L’afro-cubain demeure en tête des charts mais plus pour longtemps. Autrefois porteur d’un message révolutionnaire, il se fait de plus en plus le porte-voix de nouveaux régimes autoritaires comme ceux de Mobutu ou Sekou Touré. Il faut d’ailleurs relativiser la portée de l’instrumentalisation politique de cette musique. L’afro-cubain était tout simplement le genre à la mode dans de nombreux pays africains nouvellement indépendants. La Côte d’Ivoire, par exemple, dont le président était pro-occidental, était un grand consommateur du genre.

L’afro-cubain connaît un regain d’intérêt ponctuel notamment avec les compilations qui sortent régulièrement dont celle-ci parue en 2015 chez Putumayo World Music.

À mesure que les années 70 avancent, les générations changent et les goûts avec. Le funk et la soul états-uniens volent peu à peu la vedette aux rythmes d’inspiration cubaine. En 1988, une dernière fois, sur le sol angolais, Cuba se battra avec ses hommes. Un conflit qui marque la fin de l’histoire africaine de Cuba. La réalité politique est en train de changer, la réalité musicale, quant à elle, a été bouleversée depuis bien longtemps.

Il faudra attendre les années 90 pour assister à l’émergence d’un élan nostalgique. À l’instar des Fania All Stars qui regroupe la crème de la salsa, l’afro-cubain va avoir son supergroupe avec Africando, littéralement « Afrique en marche » en espagnol. Un projet à l’initiative de Boncana Maïga, qui réunit la crème des salseros africains. À l’origine, le groupe s’articule autour du trio vocal sénégalais composé de Médoune Diallo, Nicolas Menheim et Pape Seck. En 1993, paraîtra leur premier opus Sabador, chez le label Syllart Records, incontournable label sénégalais de l’afro-cubain. Enregistré à New York pour concurrencer la salsa locale, le groupe produira une musique à la constante croisée des genres africains et latins. Au gré des changements d’effectif, dont les entrées notables du Béninois Gnonnas Pedro ou du Congolais Tabu Ley Rochereau, la formation se renouvelle et fait perdurer un genre qui menaçait de tomber aux oubliettes.

En 1998, l’Orquesta Aragon reprend Yaye Boye de Africando, la boucle est bouclée, un groupe cubain reprend un groupe d’afro-cubain pour ce qui demeure certainement le plus gros tube du genre à ce jour.

Par delà Africando, quelques sorties remarquées ont permis à l’afro-cubain de faire l’actualité. En 2009, les Maliens, Toumani Diabaté, joueur de kora, et le chanteur Kasse Mady Diabaté, accompagné du groupe cubain d’Eliades Ochoa, sortiront AfroCubism, album auréolé d’ un bon accueil critique. L’opus à l’initiative de Nick Gold, producteur prolifique à l’origine du Buena Vista Social Club, est certainement le projet le plus hybride et abouti que l’afro-cubain ait connu ces dernières décennies.

Depuis, les initiatives ne manquent pas. Boncana Maïga, infatigable, désormais seul survivant des Maravillas de Mali, a décidé de relancer son groupe en 2019. Cette fois-ci accompagné de musiciens cubains pour que la boucle soit bouclée. Plus récemment, l’album de reprises de la chanteuse cubaine Celia Cruz par la Béninoise Angélique Kidjo ou encore le dernier projet de l’African Salsa Orchestra nous rappelle que l’afro-cubain est loin d’être mort, juste en sommeil.

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