Pot-pourri

Les voyages du vent (2009) : un voyage visuel et musical dans l’arrière pays caribéen

Majagual, Colombie. Fin des années 60. La terre est sèche, craquelée. Le vent occupe l’espace sonore. Imperturbable, il accompagne une procession et ses incantations envoûtantes. Un corps va disparaître, six pieds sous terre. Le soleil, lui, s’éveille doucement. Il s’apprête à baigner de lumière et assommer de chaleur ce paysage désolé.

Ces premiers secondes soufflent déjà la brise chaude de l’arrière-pays caribéen, cette brise musicale qui enveloppe le spectateur tout au long de ces « Voyages du vent », second film du talentueux Ciro Guerra. Le réalisateur colombien nous embarque dans une longue traversée de ces contrées arides et fascinantes, un véritable périple empreint de mysticisme et ruisselant de musicalité.

Ignacio, musicien itinérant vivant de son art, a longtemps vagabondé de village en village, de débauche en débauche. Fatigué par cette vie d’errance musicale, il décide d’y mettre un terme et entreprend un dernier voyage pour rendre son accordéon à son ancien maître. Un jeune homme emboîte le pas du vieux taciturne, désireux de mener la vie que ce dernier refoule.

La route sera longue jusqu’à Taroa, bourgade égarée au fin fond du territoire colombien, sur la péninsule désertique de la Guajira. C’est un pèlerinage mystique, presque thérapeutique qui commence pour le vieil homme, et un véritable voyage initiatique pour celui qui s’accroche à ses pas. Troisième larron de l’expédition, le spectateur n’est pas en reste. En plongeant dans la culture des espaces parcourus et dans un univers esthétiquement enchanteur, lui-même vit une aventure didactique et immersive.

Dans les profondeurs des terres caribéennes, plurielles et musicales

Les découvertes sont innombrables pour le gamin, qui, bien qu’étant lui-même natif de cette région caribéenne, découvre ébahi, avec le spectateur, des paysages, environnements, et habitats d’une diversité inouïe. Le calme plat de la Cienaga et ses maisons sur pilotis, les maisons des indigènes Kogis dans la Sierra Nevada de Santa Marta, les paysages salés et lunaires de la basse Guajira où vivent les Wayus. Avec eux, ce sont des terroirs et des traditions de la région caribéenne qui sont mis au grand jour : baptème au sang de lézard, duel d’honneur à la machette, combats de coqs, cérémonial indigène au pied des neiges éternelles de la plus haute chaine côtière au monde.

C’est une véritable exaltation de la diversité colombienne que propose Guerra, une diversité dont la densité tient également aux rythmes, et à la musique, presque systématiquement liés aux expressions culturelles. Chaque halte de ce périple initiatique est faite de musique. Des percussions, une mélodie, ou un élément musical perturbant le paysage sonore du chemin venteux et bordé d’insectes annonce toujours l’arrêt à venir. Et chaque seconde de musique audible par le spectateur est l’œuvre de ceux à l’écran. Un peu de cumbia traditionnelle, pure produit du métissage caribéen entre « criollos » (littéralement, créoles, descendant des premiers colons), indigènes et afrodescendants, la kuiza des Kogis (flûte indigène), un rassemblement de tambor alegre (littéralement, le tambour heureux) ou encore une piqueria vallenata…

Sur les traces du vallenato.

Une piqueria vallenata ? Comment ça ? On tient là la centralité musicale du film. Si le vallenato n’est pas un genre musical qui tient le haut de l’affiche de Tropicalités, Les voyages du vent nous a paru l’occasion idéale de parler tout de même de ce gros morceau de la musique populaire colombienne. Un trio suffit à le faire résonner : une guacharaca, un cajon (tous deux des percussions, respectivement d’origine indigène et africaine) et un accordéon. C’est à la faveur de ce dernier instrument qu’est née la figure mythique du « juglar », vagabond musical du vallenato, qui, dès la fin du XIXe siècle, arpente les contrées caribéennes et distille son art à chaque halte, chantant ses aventures, les nouvelles de la région, et l’allégresse douloureuse de sa vie de solitude festive. On parle d’une époque que les haut-parleurs et autres écouteurs ne peuvent pas connaître. Le juglar, rare artiste accompli de ces terres retirées détient un certain monopole musical, et est accueilli comme un prince dans chaque village, où pleuvent sur lui nourriture, femmes et boissons, et où la « parranda » (la fête), bien trop rare pour être bâclée, s’étire des jours durant.

Ignacio était un juglar, et avec sa transhumance finale, c’est aussi la fin d’une époque que cherche à dépeindre Guerra. En effet, le film se déroule en 1968, l’année du premier festival de la Légende Vallenata de Valledupar, qui, devenu une véritable institution commerciale, marque l’introduction de ce genre dans l’industrie musicale et annonce la disparition de la légendaire figure du juglar. La gêne qui dégouline de la scène où se présentent les premiers musiciens du festival, auquel passent nos deux protagonistes sur la route de leur quête, suggère l’inadaptation du vallenato aux micros et projecteurs. Le vallenato est né dans une ronde de villageois émêchés et c’est là son environnement naturel. Une des premières haltes des voyages du vent nous fait découvrir une piqueria, traditionnel « battle » tournant lors duquel le champion en titre affronte tous les prétendants entrant dans la ronde, improvisant accordéon et chant, alors que le public entonne un refrain – rengaine populaire connue de tous – entre chaque prise de parole.

Ciro Guerra, qui grandit dans cette région nord-colombienne, a baigné dans ces légendes sur les « juglares » et la musique vallenata. Tout le film est d’ailleurs imprégné de ce mysticisme musical. Sorcellerie, superstition, et récits ancestraux mythifiés façonnent l’agir de ces âmes caribéennes. Comment ne pas penser au Macondo de Gabriel Garcia Marquez (Cent ans de solitude) et au très latino réalisme magique en pénétrant dans ces villages fantastiques où la mystique est reine.

Il est indénibale que la splendeur presque irréelle de chaque plan de la pellicule contribue à cette mysticité ambiante. Les voyages du vent est en effet un livre d’art visuel dont on tourne les pages, extasié. La photographie du film, globalement irréprochable et absurde de beauté relève soit du perfectionnisme chevronné, soit du simple génie. Les plans sont audacieux, et les compositions des corps et visages usés par le soleil, remarquables.

Le plaisir visuel est intense et vient servir l’exaltation de la tradition et de la diversité. Parfois presque jusqu’à en diluer la trame narrative, mais sans que le film n’en perde en rythme ou consistance, l’ennui ne guettant jamais.

Los viajes del viento est en somme un film poignant et réussi, une expérience esthétique incomparable qui s’approprie admirablement le lieu commun cinématographique du voyage initiatique et qui donne à voir une autre Colombie que les grosses productions narco-violentes. Chaudement recommandé.