L'album de la semaine

Los Gaiteros de Ovejas – Pa’ Amanecé (2017)

Des jours durant, les nuages se sont amoncelés au-dessus du petit clocher blanc ; l’air tremblote dans la moiteur de la fin d’après-midi. Tout le monde a trouvé refuge dans la fraîcheur relative des maisons aux toits de tôles, dans les rues de terre battue des chiens errants font la sieste, et on pourrait croire que la vague de chaleur a arrêté le temps si l’on n’aperçevait pas le balancement des branches des arbres dans la brise naissante. Les nuages sont partout maintenant, le vent se fait de plus en plus insistant. Un éclair strie soudain le ciel et annonce l’aguacero, le déluge ; bientôt la pluie a envahi tout l’espace, transforme les toits en tambours, les rues en fleuves, tourbillonne dans les airs au gré des bourrasques. Elle s’abat sans répit sur le village silencieux pendant une demi-heure, puis glisse brusquement vers le nord, vers la mer des Caraïbes, en contrebas des Montes de María. L’orage est passé, le monde réapparaît, et avec lui les couleurs et les sons et des visages épars derrière les fenêtres. Les portes s’ouvrent les unes après les autres, les places se remplissent ; vers le ciel montent des rires et l’odeur de la terre mouillée. Les enfants jouent dans les caniveaux transformés en piscine, les vendeurs ambulants rivalisent d’inventivité pour vanter les mérites de leurs articles, les amoureux se blotissent dans les ruelles à l’abri des regards indiscrets. Sur le parvis de l’église, on se rassemble, on badine, on s’échauffe, on attend l’arrivée des gaiteros qui signifie le début de la fête. Le soleil est en train de disparaître derrière les sommets les plus proches lorsqu’ils se montrent enfin, vêtus de leurs costumes blancs, le visage caché sous le rebord de leurs chapeaux. Ils prennent position au sommet des marches et tous saissisent leurs instruments. Le silence s’est fait lorsque Henry Ortiz, le meneur, s’avance et déclame d’une voix vibrante : « Au cœur du département de Sucre, ma terre, se trouve le village d’Ovejas, et son folklore le reflète avec énergie et joie ; et dans toutes les collines de María on écoute les musiciens jouer la gaita qui m’est si chère, qui fait l’orgueil de son peuple. Pour tout cela, où que tu te trouves, que Dieu te bénisse, habitant d’Ovejas ! ». Et à ces mots répondent le grondement des percussions et les mélodies des flûtes gaita qui s’entremêlent. Au bas des marches la foule s’ébroue, les couples se forment et se mettent à danser, et dans la douceur de la nuit qui commence les voix des musiciens entonnent des chants qui exaltent la vie quotidienne de cette côte Caraïbe colombienne éternelle. 

            Eternelle, car rien n’y change jamais vraiment, ou alors à un rythme ralenti, dans un temps dilaté par le soleil brûlant. Dans cette terre soucieuse de préserver ses traditions, les gaiteros, plus que des musiciens, sont des sages chargés de conserver et transmettre les savoirs ancestraux. Impossible de décrire leur musique sans s’attarder sur leurs flûtes au son si caractéristique, les gaitas, qui donnent leur nom à ce genre musical. L’existence de ces dernières remonte à l’époque précolombienne. Elles ont été créées par les peuples indigènes de la Sierra Nevada, chaîne de montagne qui s’étire près de la ville actuelle de Santa Marta. Suite à l’arrivée des européens, elles connaissent plusieurs changements qui leur confère leur forme actuelle : une flûte de 70 ou 80 centimètres, construite à partir de cœurs de cactus, avec une embouchure faite de cire d’abeille durcie, de charbon en poudre et d’une plume de canard.  L’arrivée des esclaves africains sur la côte Caraïbe, et la rencontre entre les percussions amenées par ces derniers et les gaitas, donne naissance à la musique gaita proprement dite. Aujourd’hui, un ensemble de gaiteros traditionnel inclut, en plus du chanteur, au moins deux joueurs de gaita, ainsi que trois joueurs de percussions africaines. Ces ensembles sont de véritables institutions et la charge de gaitero passe de génération en génération : certains des groupes les plus anciens, comme les Gaiteros de San Jacinto, existent depuis les années 1930 ! Chaque village de la région a son propre ensemble de gaita ; tous ces groupes entretiennent une rivalité séculaire et s’affrontent lors de festivals, rêvant d’y obtenir les premiers prix pour faire honneur à leur ville.


Les Gaiteros de San Jacinto posent fièrement avec l’un de leurs prix. Sur cette photo, on aperçoit de gauche à droite : le tambor alegre, dédié à l’improvisation ; le bombo ou grosse caisse au-dessus du tambor llamador, deux percussions dont le rôle est de marquer le rythme ; la gaita macho, qui effectue une mélodie simple et est jouée conjointement avec le maracas ; la gaita hembra, qui joue la mélodie principale ; ainsi que le chanteur.

Si cette musique est omniprésente sur une bonne partie de la côte colombienne, elle revêt une importance plus grande encore dans la petite ville d’Ovejas. Tout d’abord parce que s’y déroule au mois d’octobre l’un des festivals de musique caribéenne les plus réputés, le Festival Nacional de Gaitas Francisco Llirene ; ensuite parce que l’économie du village est largement tournée vers la fabrication des instruments et la formation des musiciens. Entre son école de musique, ses plantations de pitahaya (cactus aux fruits comestibles, dont le tronc sert à la fabrication des gaitas) et son grand atelier de lutherie, c’est au total plus de 100 familles qui vivent de cette musique sur une population totale de 20 000 personnes : on comprend l’amour que porte Ovejas à son ensemble de gaiteros ! Véritable emblème de son village, le groupe promène ses mélodies enchanteresses à travers toute la Colombie et au-delà depuis plusieurs générations ; toutefois, la gaita étant une musique de tradition orale, destinée à être jouée en concert et rarement enregistrée, leur premier album, Pa’ Amanecé (« Pour se réveiller »), date seulement de 2017.

Si cet album est récent, les chansons qu’on y entend, elles, sont vieilles de plusieurs décennies, et ont vu passer différentes générations de musiciens. Quels que soient leurs interprètes, elles reflètent toujours « la joie, l’amour, la mélodie, la paix et la tranquilité » qui définissent la gaita selon Henry Ortiz. Chacune d’entre elles parle dans ce langage musical unique né du métissage de la culture percussive africaine et des traditions mélodiques précolombiennes ; de ce fait, la base rythmique est semblable à celle de la cumbia, elle aussi issue de racines afrolatines. Ce cousinage entre les deux styles musicaux est parfois explicite, comme dans la chanson Negra Cumbiambera (« La noire dansant la cumbia »). Mais, plus que les percussions, ce sont les gaitas qui sont à l’honneur : les deux flûtes tissent inlassablement leurs motifs complémentaires tout au long des douze morceaux, se passant parfois de chant comme sur le morceau titre Pa’ Amanecé. « La gaita hembra (femelle) joue la mélodie tandis que la gaita macho (mâle) réalise l’accompagnement ; qu’il manque l’une des deux, et tout paraîtra vide » nous met en garde Ortiz.

Les paroles, comme nous l’avons vu, se cantonnent à des thèmes simples : il s’agit de célébrer la terre natale, vanter sa beauté, la joie de ses habitants, mettre en avant les petits plaisirs de la vie quotidienne. « Quelle joie de profiter des belles couleurs des fleurs » s’extasie-t’on dans Que Bonito (« Que c’est joli »), alors que le premier titre, Olor a Tierra Mojá (« L’odeur de la terre mouillée »), décrit la scène de joie après l’orage qui ouvre cet article. La fête et la danse sont fréquemment évoquées : l’une des chansons s’intitule En La Plaza Bailando (« Dansant sur la place »), une autre nous conte les aventures du « chien ayant fait une nuit blanche » (El Trasnocha Perro). Comme souvent dans la musique populaire, l’amour, avec ses joies et ses douleurs, occupe une place importante dans les récits du chanteur : il pleure un amour perdu dans le morceau Rosa, et met en parallèle une femme et les peines de cœur dans Dolores (prénom féminin qui signifie « douleurs »). Le dernier titre, qui est aussi le plus récent, Camino de Almagra (« Le chemin d’Almagra »), s’éloigne radicalement des thèmes légers qui parcourent le reste du disque : « Ces pleurs que la Colombie lance dans toutes ses régions pour avoir vu tant de générations mourir sur ses genoux, victimes des massacres, il nous faut nous en rappeler ». Ce morceau fait référence au conflit armé qui déchire le pays depuis plus de cinquante ans, et en particulier aux exactions commises au début des années 2000 par le groupe paramilitaire « Les Héros des Montes de María ». Cette force armée aux mains des grands propriétaires, en lutte contre les guérillas mais aussi contre les mouvements syndicaux et les organisations indigènes et paysannes, a fait règner la terreur dans la région d’Ovejas, torturant, violant et décapitant plus de 200 civils lors des tristement célèbres massacres de El Salado, Macayepo et Chengue. Aujourd’hui, à l’heure où le fragile accord de paix entre les groupes armés et le gouvernement colombien est en péril, et où les tueries continuent dans les campagnes, voir un groupe folklorique s’emparer de tels sujets et assumer ce devoir de mémoire est sans aucun doute un heureux présage.