L'album de la semaine

Milton Banana Trio – Balançando (1966)

Milton Banana, génie oublié

« A Milton, à qui le Brésil ne rendit jamais hommage ni reconnaissance. Signé : tous les musiciens du Brésil”

Mi-mai 1999. Cimetière Sao Joao Batista. Rio de Janeiro. Ce billet laconique orne une couronne de fleur déposée sur la sépulture d’Antonio de Souza (aka Milton Banana) qui disparaît sept pieds sous terre, sans grandes pompes, au beau milieu de l’automne tropical. Sombre journée pour la musique brésilienne.  On ne sut que plus tard que Joao Gilberto, père consacré de la bossa nova, mondialement connu et reconnu, était à l’origine de ces mots.

C’est en effet Joao qui inventa la simplicité sophistiquée caractéristique de cette nouvelle vague (traduction littérale de bossa nova) qui submergea bien vite la planète. Mais Milton, dans l’ombre, n’était pas loin. Syncopes et harmonies inhabituelles à la guitare, chant intime, presque murmuré, Joao définit les premières bases de la bossa, qui personnifieront le mouvement. Milton, lui, inventera, dans l’ombre de sa batterie, une nouvelle forme d’accompagnement rythmique privilégiant une baguette qui attaque le rim (cerclage) et un balai qui caresse la caisse claire (qu’il remplace rapidement par une baguette se balladant sur le charley). C’est donc à Milton que l’on doit le « teque-teque » caractéristique de la batterie bossa-novesque et, de manière générale, cet esprit rythmique à la fois coloré, feutré et versatile que le genre exige.

C’est naturellement lui, encore seul à maitriser ce qu’il vient d’inventer, qui jouera sur les premiers disques de bossa jamais enregistrés : les deux premiers EP de Joao Gilberto puis son album Chega de Saudade, tous sortis entre 1958 et 1959.

Le 21 novembre 1962, à New-York, le Carnegie Hall accueille les premiers grands de la bossa (Joao Gilberto, Tom Jobim, Roberto Menescal, Carlos Lyra, entre autres) Fondus dans le public, Miles Davis, Dizzy Gilespie ou Peggy Lee sont absorbés par ces sonorités révolutionnaires. Milton Banana participe à ce concert légendaire qui marquera le décollage du phénomène bossa nova chez les gringos, et le début d’un dialogue musical intense et prolifique entre les musiciens des deux pays. D’ailleurs c’est encore Milton à la batterie qui apparaît, en caractères réduits, dans les crédits du cultissime Getz/Gilberto, exemple illustre de ces collaborations continentales.


Les visages derrière le délicieux album « Getz/Gilberto » (de gauche à droite : Stan Getz (saxophone), Milton Banana (batterie) Tom Jobim (piano), Creed Taylor (production), João Gilberto (guitare et voix) et Astrud Gilberto (voix)

Mais Milton, dès le milieu des années 60, change de dimension en participant activement au mouvement bossa-jazz qui s’épanouit entre Rio et Sao Paulo, où prolifèrent des trios qui font résonner une bossa instrumentale et énergique. La batterie, très discrète dans la bossa originelle, y devient un protagoniste essentiel, et le génial Milton Banana devient leader d’un trio (dont le batteur et le bassiste changent parfois selon les albums) qui n’enregistra pas moins de vingt disques.

Enregistré en 1966, Balançando est le troisième opus du Milton Banana Trio. Ce dernier revient en force après deux excellentes première sorties et ce malgré l’absence de Walter Wanderley, fameux pianiste qui mène par ailleurs une jolie carrière solo, et qui ne reviendra que 5 ans plus tard dans les rangs du trio. Turnover également à la contre-basse où Mario -inconnu pour qui Balançando sera l’unique enregistrement studio- remplace un Guara qui avait pourtant fait ses preuves. Milton, seul, reste au centre. Sur la pochette, où il apparait seul et radieux avec son chandail bleu électrique et sa chevelure gominée, mais également dans l’espace musical, où sa batterie fait figure de véritable clé de voûte. Métronome étincelant d’une bossa-jazz dynamitée et insouciante.

La plupart des morceaux, excepté « Improviso », œuvre de Cido Bianchi, le pianiste, sont des reprises de compositions variées à l’origine desquelles on retrouve des pointures de la Bossa Nova ou de la Musique Populaire Brésilienne (Baden Powell, Marcos Valle et son frère Sergio, Durval Ferreira, Chico Buarque, etc.)

« Cidade Vazia », titre introductif composé par Baden Powell explose au visage. Pertinemment nommé, c’est une joyeuse déambulation dans une ville vidée de ses âmes. On croit sentir un air vivifiant battre notre visage et une rare sensation de plénitude se répandre dans le thorax. C’est le morceau qui claque, facile d’écoute, autoroute de plaisir. Mais le vrai bijou du disque est à chercher un peu plus loin.

« São Salvador » est tortueux, plus complexe. C’est une route de montagne, sinueuse, presque anxiogène, mais qui, entre deux cols, débouche toujours dans de fertiles vallées hospitalières où l’on débarque le baume au cœur, en sifflotant, après une descente à toute allure. L’intro, durant laquelle les cymbales de Milton font l’amour au piano de Cid et les deux étonnants sifflements relèvent du génie.

           Le reste de l’album, à la hauteur de ces deux grands moments ne déçoit pas l’auditeur aguiché par une entrée haute en couleur. La qualité technique des 3 musiciens est au rendez-vous et la magie s’opère grâce au liant rythmique distillé par Milton dont le jeu limpide et cristallin semble venir se poser mathématiquement là où il se doit d’être. Et pourtant… Milton Banana n’a jamais étudié la musique. Autodidacte, il apprend sur le tas, jouant des bongos ou du tambourin dans des bals de carnaval et multipliant les participations à des groupes en tous genres. Après avoir accompagné dans l’ombre l’émergence de la bossa-nova, et brillé un temps lors des grandes heures du bossa-jazz, sa carrière retombe et s’étiole avec la popularité de ces genres qui n’ont plus la côte d’antan.  Dans les années 80, pour gagner sa croûte, il traîne ses baguettes dans les clubs miteux de Copacabanna. Et quand la bossa revient au goût du jour, dans les années 90, il est déjà trop tard. Milton, dont le nom de scène provient de sa compulsive consommation de bananes souffre de diabète et de graves problèmes respiratoires. Amputé d’une jambe il meurt peu après dans la privation financière et le quasi anonymat. Pourtant, il fut non pas un monument mais un architecte musical, contribuant éminemment à l’émergence d’un genre au succès planétaire et influençant, jusqu’à aujourd’hui, le jeu de générations de batteurs.

« A Milton, à qui le Brésil ne rendit jamais hommage ni reconnaissance. Signé : tous les musiciens du Brésil”