L'album de la semaine

Os Tincoãs ‎– O Africanto Dos Tincoãs (1975)


1975. Deux ans après la sortie de leur album éponyme devenu culte, le trio bahianais Os Tincoas sort un deuxième album, O Africanto dos Tincoas, le seul dont la jolie jaquette stylisée ne représente pas les membres du groupe. Le titre indique l’objectif de l’album, retrouver les sources africaines de la musique brésilienne. Une référence africaine qui n’est pas sans audace, alors que règne la dictature militaire qui au mieux, nie les tensions raciales à l’œuvre au Brésil et redoute l’influence du Black power américain sur une population noire ou métisse discriminée et paupérisée. Les années de plomb (1968-1973), ou anos de chumbo, durant lesquelles le pouvoir a impitoyablement réprimé tous les critiques du régime, mis pour l’occasion dans le grand sac de la « subversion communiste », viennent de prendre fin. Rentrent dans cette catégorie tous les militants pour plus d’égalité raciale, puisque aux yeux des militaires, il n’y a pas de question raciale au Brésil.


Plusieurs artistes, craignant pour leur sécurité, se sont exilés en Europe : parmi eux, Caetano Veloso, Gilberto Gil, Chico Buarque. Elis Regina sera inquiétée par le régime des militaires, qu’elle avait publiquement qualifiés de « gorilles ». L’ambiance n’est pas à la liberté artistique. Dans ce contexte difficile, Os Tincoas réussissent pourtant à produire un très bel album qui utilise la culture afro-brésilienne et la met magnifiquement en valeur. Musicalement parlant, cet héritage se traduit par l’usage permanent des percussions. Elles sont mâtinées de flûtes, trompettes, et autres guitares, qui accompagnent les voix des chanteurs et les chœurs féminins présents sur certains morceaux, comme Promessa as Gantois.


L’album réinvestit certaines références religieuses typiques du Brésil et de sa religion syncrétique. La majorité des Brésiliens sont chrétiens, catholiques pour la plupart du fait de la colonisation portugaise, mais la pratique et les croyances de l’orthodoxie catholique ont été modifiées par l’esclavage massif (le Brésil a été le dernier pays d’Amérique du Sud à abolir l’esclavage, en 1888 !). Les esclaves ont créé une religion métissée, superposant par exemple des saints chrétiens sur des divinités africaines traditionnelles, ou renouvelant la pratique et la musique sacrée avec des instruments ou des rythmes de leur pays natal.

On retrouve cet esprit dans O Africanto, avec des chansons comme Oxossi te chama qui fait référence à une divinité d’Afrique de l’Ouest (Oxossi, en charge de la chasse et des chasseurs), ou Promessa ao Gantois qui évoque Oxum, une autre divinité d’origine africaine, qui veille sur les eaux. Jésus est présent à leurs côtés, sans contradiction. Qu’on pense au très beau Salmo, au titre programmatique (Salmo veut dire le Psaume en brésilien), et qui reprend les textes classiques des prières chrétiennes. Il n’est pas sans évoquer le gospel américain par son insistance sur le thème du peuple du Dieu, peuple élu qui passe de la tristesse terrestre à la béatitude céleste. Un thème qui a des résonances politiques profondes pour une population noire coupée de ses racines africaines, réduite en esclavage comme les Hébreux en Egypte et qui chante la litanie de ses douleurs. La puissance poétique des textes de l’Ancien Testament et de ses thèmes – l’exil, la souffrance, l’abandon – résonne durablement dans certaines chansons.


Néanmoins, on ne peut pas faire d’Africanto un pamphlet musical, et c’est sans doute ce qui explique que le trio n’ait pas été inquiété. C’est un album doux et rythmé, qui reprend la recette qui a fait le succès du premier vinyl de Os tincoas : les percussions, les chants à plusieurs voix, la poésie du brésilien. Il marque le sens de la synthèse qui caractérise la culture brésilienne, tant aux niveaux des sonorités et des instruments que des thèmes abordés dans l’album, d’un certain mysticisme à la légèreté amoureuse. Certaines chansons restent durablement dans l’oreille, les très connues Oxossi te chama et Promessa ao Gantois, avec ses sonorités proches par moments d’un jeu vidéo, mais d’autres, moins connues, sont tout aussi fascinantes comme Salmo.

>>>>>>>>>> Pour écouter l’album en intégralité <<<<<<<<<<