Pot-pourri

Otto De Rojas, itinéraire d’une star déchue du Pérou des 70’s

Souvent considéré comme un one hit wonder au Pérou, Otto De Rojas n’en demeure pas moins une des figures les plus influentes de la musique péruvienne des années 70. Souvent dans l’ombre, il a été crédité sur des albums mythiques ou à l’animation musicale d’émissions à succès. Retour sur l’itinéraire d’un compositeur de talent qui connut une ascension aussi fulgurante que le fût sa chute.


Le Pérou des années 60 et 70, c’est d’abord celui du basculement d’un Etat dans la dictature pendant que les démocraties du monde entier sont ébranlées par les mouvements sociaux et le flower power. En mai 68, quand, à Paris, les étudiants normaliens caillassent les voltigeurs français, à 10 248 kilomètres de là, les généraux marchent sur Lima. À vrai dire, le peuple péruvien est habitué à ces soubresauts, lui qui a déjà connu le goût de la dictature de 1948 à 1962.

En 1968 c’est le général Juan Velasco Alvarado qui prend le pouvoir. Redistribution des terres des paysans, redistribution des richesses et reconnaissance de la langue Quechua sont au programme, en même temps que l’autoritarisme avec muselage de l’opposition et des médias qui ne sont pas acquis à sa cause. Le message est clair : l’impérialisme états-unien n’est plus à la mode dans un Pérou nouveau qui se tourne de plus en plus vers le bloc socialiste. Musicalement, l’influence états-unienne demeure prégnante : James Brown a déjà choqué la terre entière et l’Amérique du Sud n’est pas en reste avec un latin funk qui squatte les charts. Lima, épicentre musical du pays, ne déroge pas à la règle. À partir de 1968, la soul, le funk et le rock psyché séduisent la jeunesse. Ces genres vont alors fusionner avec la cumbia péruvienne et la musique traditionnelle criolla, créant ainsi la chicha. Des genres émergents qui laissent froid le dictateur Juan Velasco Alvarado, amateur de musique criolla et de salsa, selon lui, plus authentiques.

C’est dans ce contexte que Otto De Rojas va commencer sa carrière musicale, tout jeune musicien et inconnu du grand public. Il apparaît d’abord crédité dans divers groupes dont Bossa 70 et Los Hilton’s. Il brasse large, s’essayant autant au latin funk, qu’à la cumbia et à la salsa. Au sein de Los Hilton’s, il est meneur avec Nilo Espinosa, saxophoniste de génie, dans un groupe de latin funk à consonance jazz où on retrouve également Roberto « Tito » Cruz, batteur du groupe à succès : Black Sugar.

Dans Los Hilton’s, Otto De Rojas (troisième en partant de la gauche) s’essaye au latin-funk comme sur le réussi Here come los Hilton’s.

Pour Otto De Rojas, le vrai premier tournant de sa carrière a lieu au début des 70’s lorsqu’il rejoint l’animation musicale de l’émission Trampolino a la fama. Une émission de divertissement, présentée par la star de l’époque Augusto Ferrando, où se mêle jeux et sketchs. Le programme connaît un succès tel qu’il sera programmé durant trente années! L’ancien claviériste de Los Hilton’s débarque avec son orgue électronique bien dans l’air du temps, remplaçant Pepe Morelli dont le piano semble dépassé. Très vite, ses talents d’arrangeur sont reconnus et il devient directeur musical de nombre de programmes télévisés et radiophoniques. On le voit aussi collaborer avec la crème de la salsa et du latin funk péruvien de l’époque: Lucho Macedo, Freddy Roland ou encore Tito Chicoma, autant de voix connues des oreilles péruviennes du Lima des années 70.

La maison de disque MAG, poids lourd de la musique péruvienne du moment, fait alors appel à lui pour arranger ou jouer du piano dans des groupes comme Los York’s et Traffic Sound. Il apparaît crédité sur deux titres du second album éponyme de Traffic Sound (paru en 1970 ndlr). Une collaboration qui démontre l’étendue du talent de Otto de Rojas qui s’adapte à tous les styles, Traffic Sound devenant très vite une référence du rock psyché péruvien.


Les années passent et Otto de Rojas sort quelques projets solo qui demeurent confidentiels. En 1975, l’inflation aidant, Alvarado est renversé et le général Francisco Morales Bermúdez Cerruti lui succède. Un an plus tard, Otto De Rojas, âgé de 25 ans en 1976, sort son premier projet solo à succès: un deux faces sur RCA Victor, label états-unien référence de l’époque.

Avec son groupe Los Ultra 76, il joue une reprise de Soulful Strut de Young Holt Unlimited, un des tubes de l’année 1968 aux USA. Huit ans après, à la sauce péruvienne, cela donne Al ritmo del bump bump : un hit survitaminé avec un beat accéléré et un solo impeccable de guitare électrique pour un groove parfaitement maîtrisé. Ce qui frappe à l’écoute de ce titre, c’est la qualité des arrangements de Otto De Rojas qui a su se réapproprier le hit originel. Sur la face B, on trouve Choca Las Caderas, littéralement « bouge tes hanches » qui conclue une galette qui, à l’époque, fait figure de hit.

C’est avec Al ritmo del bump bump que Otto De Rojas va accéder à la célébrité, pour ce qui deviendra son plus grand succès.

Le succès est immédiat et celui qui est déjà considéré comme un virtuose du piano devient une star régulièrement invitée à jouer dans les bals et les cafés de Lima. Entre 1976 et 1980, sept projets solo et sa participation musicale à Trampolino a la fama font sa renommée.

Dans les années 80, sa productivité est toujours importante mais son latin funk et sa salsa sont de moins en moins à la mode, éclipsés par l’avènement du disco auquel il s’essaiera mais sans avoir le même succès. Lors de la décennie 90, le playboy péruvien est désormais absent des charts mais les producteurs font toujours appel à lui notamment au théâtre.

Otto de Rojas est coutumier des reprises réussies comme ici sur Vamos a bailar con Otto, sorti en 1979, où il reprend le tube Mala Mujer du groupe cubain Sonora Mantecera.

Un second tournant a lieu en 1996, plus tragique celui-là. Avec une émotion particulière du public, Trampolino a la fama prend fin et pour Otto De Rojas, c’est le début de sa disparition de la mémoire collective péruvienne. Son nom s’efface peu à peu des affiches, des bouches et des oreilles d’un public moins séduit par la salsa. Comme un symbole de cette relégation au second plan, 1999 voit la mort de Augusto Ferrando, l’animateur télé qui avait permis à Otto De Rojas de rentrer dans les enceintes des Péruviens.

Jusqu’à ce jour de 2008 où un laconique titre du Comercio del dia siguiente apprend aux Péruviens que Otto de Rojas s’est suicidé. À 67 ans, dépressif, il s’est jeté du haut d’une tour de Miraflores, quartier résidentiel de Lima. Dans sa nécrologie il est fait essentiellement allusion à sa collaboration à Trampolino a la fama, comme un symbole pour celui qui réalisera neuf albums et restera une icône méconnue de la musique péruvienne des 70’s. En 2017, neuf ans après sa mort, le label indépendant péruvien Repsychled et le label allemand Matasuna Records repressent conjointement El Ritmo del Bump Bump/Choca las Caderas. Preuve que si le corps de Otto De Rojas a fini sa course au pied d’un building de Lima, sa musique, elle, vit encore.