Pot-pourri

“Oye, te hablo desde la prisión”

« Eh, je te parle depuis la prison » lance le grand Fruko pour introduire son cultissime et dynamité « El preso ». Une salsa, qui, malgré son énergie contagieuse, est dans le texte la complainte dépressive d’un détenu solitaire. Grand classique thématique de ce genre musical.

Lors de notre première plongée tropicale, nous nous immergions dans la jungle bétonnée de la salsa et de ses malfrats. Criminalité et univers carcéral allant de pair, il est peu surprenant que les salseros fassent autant la part belle au cachot dans leurs œuvres. De fait, pas mal d’artistes aux penchants criminels sont passés par la case prison, l’usage ou le trafic de drogue étant le motif d’inculpation le plus fréquent.

Le grand Ismaël Rivera fut par exemple incarcéré au complexe de détention de Manhattan, surnommé « Las Tumbas » (Les Tombes) par les malfaiteurs hispanophones. De cette détention naîtra le morceau homonyme, véritable incantation d’un captif en proie à la monotonie.


« Las tumbas son pa’ los muertos y del muerto yo no tengo na’ ”

Les tombes sont pour les morts, et moi, d’un mort, je n’ai rien

Ismaël Rivera

Le porto-ricain Marvin Santiago ira lui jusqu’à faire résonner la salsa derrière les barreaux. Condamné en 1980 pour trafic de drogues, il organise un concert dans l’antre de la prison la plus célèbre de l’île. Cette prestation donnera lieu à un album dont la pochette et le titre (« Adentro », dedans) jouent avec les codes de la prison. Le morceau « Auditorio azul » (Auditoire bleu), dans lequel il s’adresse à ses codétenus, fait référence aux uniformes de l’assistance.

Frankie Ruiz, autre salsero porto-ricain et sulfureux, ramène également la salsa en cabane en y créant un groupe au nom plus que tendancieux : « Salsipuedes » (littéralement « Sors si tu peux »). Une expérience musicale qui ne sortira malheureusement pas de l’ombre pénitentiaire. En revanche, quand Frankie, lui, en sort, il revient avec l’album « Mi libertad » dont le morceau éponyme exalte le sentiment d’être libre. Un hymne à la liberté qui contraste avec les lamentations du taulard en perdition déjà mentionnées, mais qui ne fait pas figure de cas isolé dans le corpus salsesque (l’excellent « Mi libertad » de Fruko à retrouver dans la playlist à suivre lui tient notamment compagnie).

L’avocat intello de la salsa, Ruben Blades, n’a pour sa part jamais mis un pied au trou. Il n’empêche que lui aussi a pondu sa chansonnette sur le monde carcéral. Inspiré par ses recherches sur la prison de l’île de Coiba (Panama) menées dans le cadre de sa thèse universitaire, il raconte le touchant destin du « cazanguero », détenu responsable de faire fuir les oiseaux qui venaient picorer les graines semées par les détenus assignés à la culture de la terre. Ce texte poétique, présent sur « The good, the bad and the ugly”, dernière collaboration de Willie Colon et Hector Lavoe avant leur séparation, sera finalement interprété par Ruben lui-même.

Qu’ils soient passés ou non par l’ombre de la prison, les salseros semblent trouver en elle une intarissable source d’inspiration, intimement liée à la jungle de ciment dans laquelle ils évoluent. Ainsi rythmiques, cuivres et voix plaintives ont-ils pris l’habitude de s’entrelacer aux barreaux.

Pour prolonger ce dialogue salso-carcéral, on vous laisse en musique avec les morceaux cités et une petite sélection additionnelle.