L'album culte

Ray Barretto – Acid (1968)

Un Barretto tout neuf

Dans les années 60, la Grosse Pomme sautille et tous ses habitants avec elle. Dans les clubs comme dans les rues, les corps tournoient dans une ambiance joyeuse et électrique où se mélangent les styles et les cultures ; tant les musiciens que les danseurs innovent, créent de nouvelles manières de jouer, posent les bases d’une grammaire de la fête toute neuve qui irriguera la musique populaire pour le demi-siècle à venir. Dans des Etats-Unis fortement imprégnés de puritanisme, qui brident les pulsions brûlantes de leur jeunesse, c’est à travers ces réjouissances que la contre-culture brave les interdits et laisse libre cours à ses désirs, en secret tout d’abord, dans les caves de Harlem et du Bronx, puis, de plus en plus, dans des clubs autorisés et reconnus. Le Palladium fait partie de ces hauts lieux du métissage des musiques et des corps : dans cette ancienne école de danse devenu un foyer pour noctambules, le jazz, les musique latines, la soul, le rock’n’roll naissant et les rythmes afros s’hybrident pour le plus grand plaisir du public. Sur la piste de danse se croisent toutes les origines, et en particulier les minorités ; y affluent des juifs, des italiens, des afroaméricains, des portoricains, des cubains … « Le Palladium n’a qu’une seule règle : la couleur de ta peau n’a pas d’importance, pas plus que ton âge ou ton sexe, mais il faut que tu saches danser ! ». Du jamais vu : au milieu de la décennie, le couple de danseurs étoiles qui se donne en spectacle sur scène, aux côtés des groupes, est composé d’une femme blanche et d’un homme métis. Ce creuset bouillonnant ouvre ses portes à tous les styles naissants et l’on va y voir des orchestres de mambo, de boogaloo, de latin jazz, qui sont régulièrement accompagnés par un certain Ray Barretto aux congas.

Ray Barretto, “El Rey de las Manos Duras” (le Roi aux Mains Dures), n’a pas le profil typique des jeunes musiciens qui sont en train de poser les fondations de la salsa. Il est, tout d’abord, plus âgé qu’eux : né en 1929 à Harlem dans une famille d’immigrés portoricains, il appartient à la génération précédente, sa langue maternelle est l’anglais, et la culture musicale nord-américaine est profondément ancrée en lui. Ensuite, il a déjà une carrière musicale respectable derrière lui dans le monde du jazz : il a grandi en écoutant à la radio les big bands de Duke Ellington et de Count Basie, a appris la musique avec ses camarades de l’armée pendant son service militaire, en multipliant les jams sessions dans l’Allemagne occupée. Durant son affectation à Munich, il fréquente avec assiduité le club de jazz de la ville, l’Orlando, d’abord comme spectateur puis comme musicien. Au cours des années 50, il joue en compagnie de grands noms du jazz comme Dizzie Gillespie ou Charlie Parker, en compagnie de qui il invente le cubop, mélange de bebop et des rythmes afrocubains dispensés par ses congas. Enfin, Ray n’est pas un frontman, mais un homme de l’ombre qui se cantonne avant tout à apporter son expérience de percussionniste aux enregistrements de studio. Ce n’est que sur le tard qu’il se consacre pleinement à la musique latine ; et, plus tard encore, qu’il décide de rassembler un groupe autour de lui et de jouer sous son propre nom, dans une formation musicale qui le fera passer d’illustre inconnu à l’une des étoiles de Fania, le label phare de la salsa.

C’est à partir des années 60 et de ses expériences sur la scène du Palladium, lors desquelles il a été ébloui par l’énergie et la liberté qui règne dans les sessions d’improvisation qui s’y déroulent, que Barretto décide pour de bon de devenir un transfuge du jazz. Surfant sur l’intérêt des maisons de disques pour les rythmes latinos, il signe plusieurs contrats et monte de nombreux groupes en touchant à divers styles d’inspiration cubaine tels que le son, le mambo, le cha-cha-cha ; il en profite pour composer le premier « tube » latino, El Watusi, première chanson en espagnol à s’inscrire au classement Billboard. Echaudé par les exigences et la voracité des maisons de disque, il traverse la décennie en naviguant entre les labels, et ses formations musicales successives n’ont qu’une existence éphémère, jusqu’à ce qu’il signe chez Fania en 1967. Son premier album pour ce label, « Acid », paraît l’année suivante.

« Acid » est un album beaucoup moins psychédélique que ne le laissent penser son titre et sa pochette, sans doute choisis pour coller à l’air du temps ; mais c’est une jouissive décharge électrique de huit titres pressés qui passent comme un ouragan, au cours desquels Ray laisse de côté les habitudes acquises durant ses vingt ans de carrière et fonce tête baissée vers des territoires musicaux vierges avec une énergie débordante et communicative. Les découvertes récentes et les intérêts nouveaux du percussionniste lui confèrent une seconde jeunesse, laquelle éclate tout au long d’un l’album qui organise une rencontre fertile entre les influences traditionnelles de Barretto, jazz, rythm’n’blues et soul, et les musiques latines. Symbole éloquent de cette confluence, certains morceaux sont en espagnol, chantés par le portoricain Adalberto Santiago dans le pur style salsa avec de nombreuses improvisations ; d’autres sont interprétés en anglais par le chanteur soul Pete Bonnet.

« Acid » s’ouvre sur le morceau El Nuevo Barretto, le plus proche des styles qu’il explorait auparavant, un boogaloo coloré sur lequel les deux trompettistes René López et Roberto Rodríguez font l’étalage de leur talent. En toile de fond du morceau, un chœur enjoué nous livre la déclaration d’intention de l’album : « A tous les jeunes qui veulent prendre du bon temps / Le nouveau Barretto vous invite à danser ». Mercy, Mercy Baby prend le relai et impose un rythm’n’blues que n’aurait pas renié le label Stax : ligne de basse épaisse et sensuelle (la pochette de l’album crédite d’ailleurs un nommé « Big Daddy » à la basse, ça ne s’invente pas), cuivres nerveux qui ponctuent les interventions chantées par des notes brèves, gimmicks soul de Pete Bonnet (« Come on baby, give it to me ! »). Barretto, connu pour son humilité, était resté en retrait durant ce début d’album ; c’est sur le morceau-titre, en troisième position, qu’il laisse libre cours à son jeu de congas virtuose et survolté. Acid est un morceau novateur, guidé par un motif de basse hypnotique qui sert d’écrin aux solos de René Lopez à la trompette tout d’abord, puis du timbalero Orestes Vilato, et enfin du roi aux mains dures qui nous livre un solo de congas d’anthologie. Le reste de l’album explore les sillons creusés par ces premiers morceaux : Sola Te Dejaré dans la mouvance salsa, quand The Soul Drummers, A Deeper Shade of Soul et Teacher of Love s’inscrivent dans la veine rythm’n’blues. Le moment le plus psychédélique de l’album réside dans son dernier morceau, Espiritu Libre, qui fait monter la tension pendant de longues minutes traversées d’éclairs de cuivres avant de se résoudre en un jouissif maëlstrom percussif.  

Immense succès dès sa sortie, « Acid » marque le début de la célébrité de Ray Barretto et le renouveau de sa carrière : lorsque le supergroupe Fania All-Stars est formé la même année, c’est Barretto qui est choisi pour être son chef d’orchestre. Cet album est un nouveau départ, pour son auteur bien sûr, mais aussi pour toute une génération de musiciens restée bouche bée devant la liberté qui s’y exprime : ce disque audacieux, érudit et qui transpire la vitalité des rues new-yorkaises, est devenu un sauf-conduit qui ouvre la porte à tous les mélanges et toutes les expérimentations.