L'album de la semaine

Sabú Martínez – Afro Temple (1973)

Quelques scintillements de clochettes, puis résonne un gong, plusieurs fois, frappé avec solennité : on imagine des colonnades dans l’ombre et des volutes de fumée … Une basse apparaît, lascive, élastique, et lorsqu’elle répète pour la première fois son motif hypnotique les grincements d’un güiro l’accompagne. La structure rythmique est parfaitement en place lorsque le maestro Sabú prend la parole : « Je voudrais présenter à l’attention du monde / Et cela inclut ma famille, mes amis, mes voisins, et tous ceux qu’il me reste à rencontrer / Notre sueur, notre saleté, et surtout notre amour, réunis sur cet album ». Sabú, percussionniste de génie, nous accueille avec humour et simplicité sur ce premier morceau, avec des flûtes mystiques rôdant derrière ses mots, nous prend par la main, nous invite à entrer dans son sanctuaire. « Asseyez-vous et profitez, asseyez-vous et écoutez, mais avant tout, asseyez-vous ensemble, pour toujours ; bienvenue dans le Temple Afro de Sabú Martínez ! » Qui sait ce qui nous y attend ?

Louis Martínez, dit Sabú, ne le sait pas, mais c’est sur son dernier album qu’il nous reçoit ainsi ; en 1973, il a quarante-trois ans et une sacrée carrière derrière lui. Il naît à New-York dans une famille d’immigrés portoricains, pile au bon moment pour vivre le grand chambardement qui met la ville sens dessus dessous dans les années 50. Avec un charmant mélange de virtuosité et d’innocence effrontée, les musiciens latinos venus de Cuba ou de Puerto Rico posent les bases d’une nouvelle grammaire musicale : salsa, latin jazz, boogaloo, des styles métissés apparaissent pour conquérir la jeunesse. Tous dansent désormais au rythme des bongos et des congas : joli pied-de-nez des nouveaux arrivants à des Etats-Unis conservateurs qui ne voulaient pas d’eux ! Multi-instrumentiste, féru de nouveautés, Sabú est plus qu’à l’aise dans cette joyeuse pagaille. Il s’essaie à plusieurs genres et devient une figure incontournable du cubop, dans lequel le jazz rencontre les musiques afro-cubaines. Il joue notamment des congas dans l’orchestre de Dizzie Gillespie, et accompagne cinq ans durant le batteur Art Blakey et ses Messagers du Jazz, dans un cocktail percussif explosif qui fait tourbillonner le cœur comme les pieds.


A partir de 1957, Sabú passe au premier plan : il signe chez le label Blue Note comme leader de groupe et sort son premier album, Palo Congo. Le nom du disque est une référence au Palo, une religion originaire du bassin du Congo et amenée à Cuba par les esclaves. A travers lui, Sabú annonce sa rupture avec la scène musicale qui l’entoure, et son décollage pour la stratosphère : les imbrications complexes de mille lignes percussives, les prières chamaniques côtoyant des labyrinthes de cuivres et de flûtes, tels sont les ingrédients de la nouvelle musique qu’il nous propose, savante et incantatoire. Sabú vise désormais la transcendance et l’éveil spirituel. Extraits des notes de pochette de Sorcery !, son chef-d’œuvre de 1958 : « Depuis les rives des fleuves solaires nous viennent des sons, des sons divers, beaux ou horribles, vivants, des sons vieux comme le temps, entendus quand des êtres bruts foulaient la terre, des sons qui ne doivent rien à la civilisation. Sabú a entendu ces sons, et bien plus encore … ». Le percussionniste de fond d’orchestre a achevé sa mue en sorcier, et on en redemande.


 Quinze années passent, quinze ans de collaborations tous azimuts et de mysticisme barré. Sabú continue sa carrière solo, tout en participant à des projets aux noms évocateurs tels que The Galactic Light Orchestra ou Time Travellers ; il s’offre même parfois quelques escales sur terre le temps d’un album, comme pour son Jazz Espagnole de 1961, dans lequel il propose un latin jazz teinté de flamenco. En 1973 il a déménagé en Suède, a fondé une famille, se sent heureux et veut le faire savoir au monde entier, et en musique bien entendu : c’est la genèse d’Afro Temple. Cet album sur lequel il scande son amour de la vie, de sa famille et de l’humanité est aussi son dernier, puisqu’il meure d’un ulcère fulgurant en 1979 sans y avoir donné suite ; si Sorcery ! est le chef-d’œuvre de Sabú, Afro Temple est son testament.


Pour Afro Temple, Sabú s’entoure de treize musiciens, suédois pour la plupart. Le cœur du groupe est constitué d’un flûtiste, de deux saxophonistes, et de rien de moins que deux batteurs et quatre congueros différents ! Sabú, comme à son habitude, y joue d’une large variété de percussions, des bongos au gong, en suivant son humeur et ses envies.  On y entend également sa femme Christina et son fils Johnny, et un vieux compagnon de route, le bassiste et poète Red Mitchell. Sabú met cette armée d’instrumentistes au service de l’élasticité musicale : son groupe touche à de nombreux styles, est aussi percutant sur le tempo lent de Wounded Knee que sur le rythme effréné de All Camels Hump, aussi à l’aise dans la construction méthodique de Martin Cohen que sur le feu d’artifice de Meapestaculo. Le disque regorge de clins d’œil à sa carrière : on retrouve des chœurs cubains sur My Son Johnny and I, dans lequel le père et le fils se répondent, et des incantations hallucinées dans My Christina, morceau final dédié à sa femme. Sur cet album, Sabú se livre aussi à un effort d’intelligibilité : il s’adresse à tout le monde et se veut plus accessible que dans ses expérimentations passées. On le ressent sur Hotel Alyssa-Sousse, Tunisia, et son intro de batterie catchy au possible ; et plus encore sur le morceau-titre, dans lequel le tapis percussif est déroulé avec minutie pour préparer l’arrivée d’un saxophone sublime. Enfin, malicieux, Sabú se permet de tricher avec le titre de l’album ; il ne se cantonne jamais à un registre strictement afro-cubain mais continue à innover et à tisser des ponts entre les musiques, comme le montre l’utilisation du gong chinois pour ouvrir ou clôturer nombre de morceaux, ou les accents orientaux de All Camels Hump.

Testamentaire, Afro Temple l’est surtout par les thèmes qu’il aborde ; au fil des neuf titres Sabú dresse un inventaire des sujets qui lui tiennent à cœur. La famille tout d’abord : la plus directe bien sûr, à qui il dédie les deux derniers morceaux, mais aussi les musiciens qui l’entourent, et jusqu’à dans son ensemble. Il rend également hommage à des figures qui l’ont inspiré. Le premier titre évoque Martin Cohen, fondateur de Latin Percussion, une marque d’instruments sur laquelle Sabú a joué toute sa vie ; et Para Ti, Tito Rodríguez fait honneur au magicien des timbales venu de Puerto Rico. L’album s’aventure parfois vers des régions plus inquiétantes. Sur Wounded Knee, le phrasé nonchalant de Red Mitchell contraste avec la noirceur de ses paroles. Se rappelant du massacre des indiens Lakota par l’armée états-unienne, il s’interroge ainsi : « Il y a un traité mondial contre les génocides que les Etats-Unis n’ont jamais signé / Quand je pense au passé, et maintenant au futur, je me demande ce qu’ils ont en tête … » Deux chansons plus tard, en guise de réponse macabre à ses questions, la face A s’achève dans des bruits d’explosions. Sabú nous avait prévenu dès l’ouverture : nous vivons dans un « monde troublé ». Comme repoussoir à ces sombres présages, nous avons toutefois la mystique, la magie qui lui est si chère : « Je dédie cet album à la paix éternelle, à l’amour, à l’univers tout entier », clame-t-il sur le même morceau. Quand on lui demandait où il allait, Sabú répondait : « jusqu’à l’éternité ». Bon voyage, maestro !