Plongée tropicale

Samba et improvisation : sur les traces du partido-alto

« Le partido-alto est l’art des bambas, des vrais sambistes, car il est la forme la plus traditionnelle mais aussi la plus difficile de faire du samba. » Nei Lopes (sambiste et historien)


Le partido alto : une affaire de cracks

Le partido-alto est une affaire de cracks mais n’a rien avoir avec les narcotiques. On parle ici de génies, de virtuoses, ou encore – en portugais brésilien- de bambas.

« Partido-alto » est une expression datant du 19e siècle qui se référait très certainement à l’origine à une musique composée par un groupe réduit de personnes, et dont la compétence est indiscutable. Littéralement « partido-alto » signifie le « parti haut », en gros, la fine fleur. En effet, c’est un art qui dans sa forme originelle n’est pas accessible à tous. Le vrai partideiro étant, dans les cercles de la samba, figure digne d’un grand respect et d’admiration du fait de sa pensée agile et de sa musicalité instinctive.  Cette admiration, cette fascination, cette quasi-mythification de ce sous-genre du samba et de ses praticiens s’étend à l’ensemble de l’univers musical brésilien. Les hommages qui lui sont rendus, dans d’autres genres musicaux, empruntant ou non sa structure rythmique, sont nombreux. Parmi ces révérences, le morceau « Partido-alto » de Chico Buarque ou encore celui du célèbre groupe de jazz-funk brésilien Azymuth, sorti en 1979 sur l’album Light as a feather.


Superbe interprétation de « Partido-Alto » par Azymuth pour Boiler Room. Le rythme fait au tambourin par Ivan Conti au début est caractéristique de la rythmique du partido-alto. On remarque la présence de Gilles Peterson dans la salle, toujours dans les bons coups.

Le partido-alto,  maintes fois honoré, semble parfois s’être noyé dans le mythe créé autour de lui. Au Brésil, tout le monde le connaît, mais rares sont ceux qui savent précisément en dessiner les contours. Une place de choix dans l’imaginaire collectif donc, mais quelle réalité musicale pour le partido-alto? N’est-ce pas aux morts que l’on rend hommage ? Pour cette seconde plongée tropicale, Tropicalités vous propose de partir sur les traces du partido-alto. 


Le roi de l’impro 

Si le samba comporte d’autres déclinaisons qui flirtent avec l’art de l’improvisation, c’est le partido qui en a le quasi-monopole et qui, sur cette base, a construit la fascination qu’il exerce. De fait, s’il fallait réduire la définition du partido-alto originel à un seul de ses divers caractéristiques, ce serait sans aucun doute la place centrale de l’improvisation. 

Il faut aller chercher les origines du partido-alto -tout comme celle du samba en général d’ailleurs- à Rio de Janeiro au début du XXe siècle. Durant cette période, Rio s’apparente à un « véritable laboratoire d’expériences fragmentées d’us et coutumes d’origine rurale » (José Ramos Tinhorao). L’abolition de l’esclavage étant encore tout fraîche, c’est une période de grand bouleversement pour le Brésil qui connaît d’intenses mouvements migratoires, et notamment un fort exode rural vers la capitale de l’époque : Rio de Janeiro. Les populations qui débarquent amènent dans leurs bagages des rythmes et pratiques musicales de leurs contrées d’origine. La chula, le lundu, le samba rural paulista (de l’état de Sao Paulo), le samba de roda baiano (de l’Etat de Bahia), ou encore le calango sont autant d’expressions musicales folkloriques qui s’entrechoquent dans les nouveaux quartiers qui sortent de terre et s’étalent de jour en jour. C’est de cette mixture rythmique de traditions musicales que naît le partido-alto.  Le calango par exemple, venu des zones rurales du sud-est brésilien, présente lui-même des caractéristiques d’improvisation et de dispute. Aisé de comprendre le rôle qu’il a pu avoir dans la formation du partido-alto. 

Le partido étant un type de samba, il présente donc les mêmes caractéristiques essentielles du genre : un rythme syncopé bien particulier et un ensemble instrumental composé essentiellement de percussions pour la rythmique et de quelques instruments à cordes pour l’harmonique. Toutefois, le partido-alto s’approprie les codes du samba en mettant au centre la voix et l’improvisation des « partideiros » et en reléguant au second plan la partie instrumentale.  La marcation rythmique est essentiellement l’œuvre du tambourin qui accentue la syncope en freinant la continuité rythmique. L’accompagnement harmonique est également allégé et souvent réduit au simple cavaquinho.

L’espace sonore est donc volontairement aéré pour laisser le champ libre aux esthètes verbaux, à ces poètes de l’instant qui jouent avec les mots. Le refrain entonné en chœur et les couplets improvisés sont traditionnellement courts et se succèdent un grand nombre de fois. De fait, l’écriture de nouveaux morceaux et le répertoire traditionnel se limitent aux refrains. Ces derniers, facilement mémorisables, utilisent un vocabulaire accessible et touchent à des thèmes du quotidien populaire : la fête, le samba, l’amour, le manque d’argent. L’auditoire, formé en cercle autour des partideiros, entonne ces rengaines courtes et accrocheuses, et frappe des mains. L’ambiance est familiale et rigolarde. 

Extrait d’un très beau documentaire réalisé dans les années 1980 par Léon Hirschman. On y voit, à partir de 4’55, un partido-alto didactique mené par Candeia, figure mythique du samba de Rio de Janeiro. A partir de 17’25, on retrouve un partido-alto spontané et dans son environnement naturel : au beau milieu de la nuit et du peuple.

Le chant improvisé, parfois presque parlé, incanté, suit souvent un schéma montant dans les aigus pour redescendre ensuite vers le grave et s’achever en fusionnant avec l’accord qui l’accompagne. Ces mélodies intuitives sont très caractéristiques et font partie de la mémoire collective du genre, de son identité. Ceci dit, l’individualité des partideiros et leurs qualités propres sont fondamentales et toujours plébiscitées. 

D’ailleurs, le partido-alto n’est à l’origine rien d’autre qu’un joyeux concours de testicules où les individualités sont face à face. C’est une joute, une opposition, à la manière de nos contemporains « battle » de rap. La dimension de confrontation est en effet fondamentale dans la mesure où elle instaure une dynamique basée sur une compétition bon enfant faite de provocations, de blagues, de jeux de mots. La créativité et le raisonnement agile du chanteur sont primordiaux pour réussir à imaginer des solutions poétiques convaincantes qui respectent la métrique du morceau, les rimes inclues dans le refrain et la thématique que celui-ci introduit. Le challenge est grand, d’autant que le partideiro qui trébuche sur le rythme ou pire, qui « cale » sous la panne d’inspiration ou la pression est déprécié.  A l’inverse, les sorties éloquentes, teintées d’humour, une rime riche ou un vers créatif déclenchent les acclamations de l’assemblée. 

Le partido alto est donc le roi de l’impro et c’est bien ce qui fait de lui un art admiré et difficile. Et Jorginho Passanha de nous le rappeller dans « Qué samba é esse ». Il y souligne que le partido-alto n’est pas à la portée du premier venu et que pour le pratiquer, il faut savoir improviser.

Le partido-alto, inscrit au patrimoine immatériel de l’Etat de Rio, était réputé pour surgir au petit matin d’une nuit intense de fête ou de répétitions à l’école de samba. Le caractère informel et communautaire était ancré dans son ADN. Mais quand l’industrie musicale s’en empara, à la fin des années 60, le genre s’en trouva à jamais chamboulé. 

La transformation par le marché musical

L’absorption des formes traditionnelles du samba par l’industrie phonographique a été lourde de conséquences pour le partido-alto, qui a vu son identité profondément modifiée. L’improvisation spontanée a progressivement disparu à la faveur du phénomène de fixation des improvisations en couplets stables et repris. La structure rebondissante des questions-réponses courtes entre chœur et partideiros a également eu tendance à succomber face au tout puissant schéma du couplet-refrain plus long et convenu. 

LP « Olé do partido-alto vol. 2 »

A l’heure des droits d’auteur, des studios, et du progrès technique exponentiel, la prétention au contrôle et à la recherche de la lisse perfection sont absolues et tournées vers le marché. Plus de place pour le côté parfois trébuchant et inégal de l’improvisation. Plus de place pour l’enchantement de la performance spontanée. L’expérience unique de la création artistique fugace, en interaction avec son contexte immédiat tend dès lors à disparaître pour laisser place à un produit final reproductible. 

Conséquemment, sur les tonnes de disques se réclamant du partido-alto, les couplets tendent à être pré-écrits, le partido se vidant de son essence improvisatrice pour être réduit à une définition rythmique et de structure. Encore que, comme déjà évoqué, la structure elle-même est bouleversée avec la raréfaction du schéma traditionnel alternant de manière fréquente et répétée couplet improvisé et refrain. Si on peut parler de décomposition d’un genre musical et donc d’un patrimoine, il ne faut pas pour autant cracher sur le partido-alto post-commercialisation, et prendre acte de sa redéfinition. L’évolution de ses canons n’ayant d’ailleurs pas empêché une production musicale qualitative.


On retrouve ici un exemple typique d’un partido-alto après l’appropriation du genre par le marché phonographique : un seul chanteur, une structure qui glisse vers la dominante couplet long / refrain court mais une conservation de la rythmique ainsi que du caractéristique « refrain rengaine » appelé au début du morceau par le soliste.

Si la commercialisation du partido-alto l’a très rapidement dénaturé, et si parfois certains artistes ou albums qui s’en réclament sont très loin de l’essence originelle, on trouve quand même sur certains disques et avec certains artistes (notamment dans les années 70) une préservation de la structure originelle et de l’esprit question-réponse, de l’ambiance informelle, spontanée et rieuse, en laissant la part belle aux voix parlées, aux rires et aux cris. Ce, en général à la faveur de groupes où les chanteurs sont nombreux et se succèdent. Parmi ceux-là, Partido em 5, qui propose un partido-alto, qui, bien qu’enregistré, est souvent proche des racines.

En voie de disparition

Même s’il a su résister plus ou moins à sa commercialisation en se réinventant et grâce à quelques résistants, le partido-alto originel, improvisé informellement à la faveur de la nuit ou d’un coin ombragé a laissé beaucoup de plumes dans sa confrontation à la modernité. Et les sambistes de la vieille école le constatent. En 1984, le vieux Aniceto do Imperio chantait déjà les débuts de la disparition du partido, du fait de sa complexité et d’une relève qui manque à l’appel.

Xango da Mangueira, vieux de la vieille de l’école de samba Estaçao Primeira da Mangueira (championne du carnaval 2019) confiait lui aussi récemment que le partido-alto est un art qui bat de l’aile, reconnaissant avoir lui-même a perdu sa capacité à improviser.


« Aujourd’hui, très peu de gens font du partido. Il y en a qui improvisent quelques vers et chantent mais il n’y a plus ce rythme de l’époque, ces jolis chutes en fin de phrase qui faisait la richesse du partido. Aujourd’hui même moi je n’en fais plus, mes vers sont toujours prêts d’avance. »

Xango da Mangueira in « Matrizes do samba no Rio de Janeiro », IPHAN

Si les partideiros sont en voie de disparition, ils ne sont pas encore totalement portés disparus, et quelques irréductibles artistes cariocas le pratiquent parfois publiquement. On trouve par exemple quelques très rares vidéos sur youtube d’improvisation informelle baignée de l’ambiance caractéristique du partido-alto. 

Joute verbale improvisée dans un bar de Rio en avril 2014.

Espérons qu’en sus de ces rares âmes, dans l’intimité, sur un des innombrables morros (= colline, par extension favela) de la ville, quelques amis s’y adonnent encore, et font vivre cet art centenaire à l’abri des regards. Malheureusement,  la disparition des anciens détenant ce savoir-faire et l’amenuisement de la sociabilité musicale communautaire semble avoir évacué le partido-alto du morro. S’il essaime parfois à la faveur d’une roda dans un bar du centre ville ou dans un centre culturel, le partido-alto agonise en ce début de 21e siècle, et avec lui un gros morceau du patrimoine culturel carioca.

Sur ces optimistes paroles, on vous laisse avec une petite sélection de partido-altos.