L'album culte

Tim Maia, Racional vol. 1 & 2 : le culte au carré

Véritable ambassadeur du groove brésilien, parrain iconique de la soul/funk du pays-continent, Tim Maia a traversé les frontières et n’a cessé depuis de les survoler. Quand, en 2012, Luaka Bop – label défricheur de David Byrne – s’empare de l’artiste au travers d’un superbe double LP hommage, le phénomène s’intensifie. Des tracks comme « Que beleza » ou « O caminho do bem » (déjà révélé à la faveur du fameux film La Cité de Dieu ) deviennent de véritables tubes en ce début de siècle qui consacre la mondialisation du groove sur les internets. Tim s’invite dans des DJ sets aux quatre coins de la planète. Aujourd’hui presque trop connu, certains puristes de la découverte musicale le renieraient certainement pour son côté mainstream. Quelqu’un a dit culte ?

Au cœur de la globalisation du phénomène Tim Maia : les bijoux sortis sur les albums dits « Racional ». Derrières ces trois volumes (dont un posthume) qui constituent les 90% de la sélection de Luaka Bop, une histoire fascinante, une étrange tranche de vie du gros Tim, quelques fois racontée mais trop souvent méconnue et qui donna naissance à une des œuvres les plus impérissables de la black music brasileira.

On est en 1974, Tim sort un album tous les ans depuis quatre ans et nage dans un jacuzzi de succès et de débauche. Avant ça ? Un début de vie ambitieux mais chaotique, à la fois marqué pas son appétence musicale, son indéniable talent et sa tendance à la dérive et à l’excès. Après avoir tenté un temps son American dream, Tim est arrêté dans une voiture volée et en possession de drogues. Il est expulsé par l’Oncle Sam et rentre à Rio la queue entre les jambes mais de la soul plein la tête. Quelques années de galère plus tard, il sort en 1970 son premier album, immense succès commercial. Il adopte dès lors la cadence d’un album annuel, et tourbillonne dans la roue libre du succès. Et nous revoilà en 1974, dans le jacuzzi.

C’est là que Tim tombe sur un bouquin. Un bouquin qui s’apprête à transformer sa vie, et à marquer profondément, voire à dicter, les deux albums à venir. Ainsi la phase rationnelle de Tim Maia s’amorce-t-elle. Elle accouchera d’un groove sectaire, aujourd’hui devenu culte.

Quand il lit pour la première fois le livre « Universo em desencanto » (Univers en désanchantement) dont le titre rappelle ironiquement les thèses du très sérieux Max Weber, Tim bosse alors sur un double-album dont la trajectoire va se voir profondément détournée. Si intimement conquis pas la « Culture rationnelle », il en devient subitement le chantre musical et dédie intégralement son nouveau projet studio au culte qui vient de se révéler à lui. Les producteurs du label RCA, qui voient des paroles prosélytes s’empiler sur leur bureau et Tim ordonner fanatiquement qu’on repeigne tous les instruments en blanc, s’inquiètent de la tournure prise par les événements. Mais quand « Racional », référence explicite à l’obscure secte, est exigé pour titrer l’opus, c’est la goutte qui fait déborder le vase et ils décident de mettre un point final à l’aventure.

Le livre Universo em desencanto, bible de la « cultura racional »

Qu’à cela ne tienne, le bad boy repenti s’engage sur la voie de l’autoprod et crée son propre label, « Seroma », pour mener à bout sa prophétique mission propagandiste. Insister sur cette dimension du disque est loin d’être superflu tant Maia a lui-même été peu subtil, voire lourdingue dans la transmission du message. A commencer par l’incitation à la lecture du livre qui est omniprésente au gré des morceaux.


«  Read the book, the only book, the book of god »

You don’t know what I know, Racional Vol. 1

On trouve par exemple dans le Racional vol. 1 un morceau ouvertement intitulé «  Lis le livre « Univers en Désenchantement » » ou encore « Le devoir de faire la propagande de cette connaissance » dans le volume 2. Dans You Don’t What I Know, il internationalise le message avec 34 secondes d’a capella et dans l’excellent Rational Culture, autre morceau dans la langue de Shakespeare, il le prolonge à la faveur de 12 minutes d’un intense groove. Guiné Bissau, Moçambique e Angola Racional en place même une pour les frères lusophones d’Afrique. Véritable ministre de la propagande du culte rationnel, on dit que Maia ira jusqu’à envoyer le bouquin « Universo em desencanto » à Curtis Mayfield, James Brown et John Lennon.


« Cultura racional »

Parlons maintenant de ce culte dans lequel Tim Maia plonge la tête la première en ce milieu des années 70. Fondée dans les années 30 par Manoel Jacintho Coelho, la « culture rationnelle » semble avoir encore de beaux jours devant elle. Vous pouvez aller surfer sur leur site internet au webdesign rutilant et y retrouver les mêmes schémas explicatifs que sur la pochette des 33 tours de Tim sortis il y a plus de 40 ans.

Oui, des schémas explicatifs. Car la culture rationnelle se définit avant tout comme une « connaissance ». Et Tim de nous le rappeler dans le morceau Que Legal (Vol. 2) : « Ce n’est pas une religion, ce n’est pas une secte, ce n’est pas une doctrine, ce n’est pas une science, ce n’est pas une philosophie, ce n’est pas un spiritisme, c’est une connaissance. »

« Carte de formation et création du monde d’énergie électrique et magnétique » présente au dos des disques.

Cette connaissance, issue d’un être « rationnel supérieur » extraterrestre nous conte un énième mythe originel du genre humain. Tout aurait donc commencé dans un « monde rationnel » dont les habitants sont constitués d’une énergie pure, propre et parfaite : l’énergie rationnelle. Une sorte de ligue des champions d’où proviendrait l’être rationnel supérieur et la connaissance qu’il nous distille.  Nous, on joue en ligue 2 ou « Astral Inférieur ». On y trouve entre autres la planète bleue, l’énergie électrique et sa cousine magnétique.  Les pauvres humains que nous sommes ne seraient d’ailleurs que des « corps énergétiques rationnels en dégénération ». La ligue 1 c’est l’« Astral Supérieur » mais on n’a pas compris grand-chose à son sujet ni à son utilité à part qu’elle regorge d’« énergie médiatrice ». Bref, voilà pour le schéma cosmologique. L’objectif maintenant ? Vous l’avez sûrement déjà : la ligue des champions. On peut supposément y parvenir à condition de recevoir la connaissance et au prix de certaines orientations de vie. Voilà pour l’idée générale, mais pour les plus curieux et par-delà ces considérations cosmologiques, la bible rationnelle parle aussi métaphysique, écologie, linguistique, théologie et parfois même soucoupes volantes.


 « La culture rationnelle que l’on trouve dans le livre « Universo em desencanto » constitue la connaissance qui prépare l’humanité à entrer en contact avec les êtres extra-terrestres, habitants du monde rationnel, et à recevoir dès lors toutes les orientations nécessaires à son équilibre de vie, de paix, d’amour et de fraternité universelle »

[Petit paragraphe lisible sur la pochette des LP Racional]


L’énergie rationnelle au service du groove

Si les fondements de cette « connaissance » semblent davantage s’enraciner du côté irrationnel de la force, Tim Maia et son œuvre Racional sont la preuve irréfutable que les effets individuels de ce genre de croyances, aussi ésotériques soient-elles, peuvent être merveilleux.

Passé par la petite criminalité et habitué de la grosse défonce, Tim était loin d’être un enfant de chœur. Dans Bom Senso (Racional vol. 2), il passe même au confessionnal.

« J’ai déjà fait beaucoup d’erreurs, j’ai déjà demandé de l’aide, j’ai déjà dormi dans la rue, mais en lisant j’ai atteint le bon sens, l’immunisation rationnelle. » Bom senso, Racional vol. 2


Soudainement conscient de sa condition de pauvre corps énergétique en putréfaction, Tim s’élève contre cette dégénérescence programmée, et se transfigure à grands renforts d’énergie rationnelle. Habité par cette force propre, pure et parfaite, et suivant les recommandations du gourou, Tim arrête la drogue, l’alcool, le sexe non procréateur ainsi que la viande rouge. Il arrive à l’heure aux répétitions, aux enregistrements et aux concerts. Une ponctualité invraisemblable quand on sait qu’un journal de l’époque titrait quelques temps auparavant :  « Vous n’êtes pas allé au concert de Tim Maia ? Lui non plus ! ».

Si considérer la drogue et la débauche comme le terreau voire le fioul de la création artistique est une croyance qui a la peau dure, la phase rationnelle de Tim l’ébranle sérieusement. Il s’habille en blanc, arrête la gnôle, la dope et résultat : il nous envoie en pleine face deux des meilleurs albums de sa carrière. Si ce qu’il fit avant et fera après son délire de sobriété ésotérique est souvent très bon (sauf après 1984) c’est parce que ce Sebastião Rodrigues Maia est doué d’un talent incomparable. Mais quand il laisse de côté ses tendances dévergondées, pour emprunter O caminho do bem, c’est le summum. L’abandon éphémère de ce mode de vie destructeur lui permet de dérouler une voix plus belle, plus claire, et plus puissante à la faveur d’un souffle plus long. L’assiduité et le sérieux aux répétitions ainsi que la pression qu’il met à tout le groupe qui l’accompagne pour suivre sa voie paye indéniablement. Car c’est bien connu : le talent c’est bien mais avec du travail c’est mieux.

Et le fruit de ce travail instrumental est superbe, magnifié par des arrangements fabuleusement soignés. Le wawah des guitares, de puissantes lignes de basse, des backing vocals bien sentis, et la délicieuse voix d’un grand manitou totalement habité donne lieu à un subtil assemblage entre funk et soul. Curtis, Marvin et les influences Motown planent au-dessus du tout, mais la patte de l’éminence brésilienne de la black music réhausse encore davantage cette haute voltige musicale. Bom Senso et Rational Culture, toutes deux parachevées de solos de guitares aux relents très psychés sont les deux zéniths du premier volume, mais le second semble dans l’ensemble légèrement au-dessus. De manière générale et à part une ou deux ballades propagandistes, tout est à garder dans ces deux opus rationnels.

Culte²

Bien sûr, du fait de son terreau sectaire et de ses velléités prosélytes, c’est un échec commercial. Les distributeurs, ainsi que les radios et autres médias tendent à lui tourner le dos. Les heureux acheteurs des galettes sont essentiellement des adeptes de la secte. Conscientisant sa trajectoire vrillée, Tim claque aussi brutalement la porte de la culture rationnelle qu’il l’avait ouverte. Il détruit les invendus, ferme son label puis back to basics : sexe, drogue, alcool & soul music. Il reniera intégralement cette période de sa vie, ce morceau de son œuvre. Il ne jouera jamais plus aucun de ces morceaux en concert, ni ailleurs, vraisemblablement. Si la décomposition de sa bedaine l’a permis, le bonhomme s’est très certainement retourné dans sa tombe quand la hype a éclaté autour de ses Racional, sa famille s’étant d’ailleurs fermement opposée à leur réédition et à la sortie des inédits. En vain.

Back to basics

La mayonnaise a inévitablement pris, et, c’est aujourd’hui le disque que tout le monde s’arrache en terres brésiliennes, celui que l’on voit encadré dans les échoppes vinyliques et qui n’y reste pas longtemps ou bien alors parce que son prix est vraiment rédhibitoire. Les rééditions officielles -ou non- et les compilations ont plu, en tête desquelles The Existential Soul of Tim Maia de Luaka Bop. En 2011, le label brésilien Abril Coleçoes sort un volume 3 contenant six morceaux inédits de la phase rationnelle dont l’hymne anti-drogue I am Rational ou l’excellent Naçao Cosmica.

Mesdames et messieurs, du culte religieux au culte artistique, c’était Tim Maia. Un grand homme qui mit le culte au carré. Et ce sans mathématiques, juste en faisant de la musique.

Pour écouter les deux premiers volumes en intégralité et sans discontinuer c’est par ici.