L'album de la semaine

Toco – Outro Lugar (2006)

L’expatriation romantique d’un bohème

D’un suave sans pareil, le deuxième album de Tomaz di Cunto, alias Toco, combine l’âme de la chanson brésilienne et une touche de modernité propre au développement du style new bossa. Ce dernier, porté par plusieurs figures originelles de la bossa nova, apparaît à la fin du XXème siècle et s’affirme dans les années 2000. Les accords enrichis et les rythmiques précises sont portés par une dynamique innovante, axée principalement sur la recherche sonore. Le but est d’apporter de la profondeur aux mélodies, au moyen de percussions analogiques ou de synthétiseurs rhodes… Les grilles d’accords et les motifs rythmiques sont joués avec brio selon un schéma encore plus épuré et économique. Au final, ce n’est que la digne évolution de la bossa nova, déjà foutrement minimaliste et précise à l’époque. D’ailleurs, plusieurs pontes du style se sont appliqués à faire évoluer leur jeu vers ce nouveau paradigme. On pense à Sabrina Malheiros, Marcos Valle, Bossacucanova ou Roberto Menescal, qui a d’ailleurs apporté la contribution de son doux jeu de guitare sur Outro Lugar en tant que compositeur et interprète.

Tomaz di Cunto est un jeune musicien paulista, du nom que l’on donne aux habitants de Sao Paulo, né en 1976. Il commence sa carrière musicale pendant ses études, à l’occasion d’un show télévisé dédié à la musique brésilienne, Ensaio. Il y rencontre les pères de la musique populaire nationale, les Gilberto Gil, Caetano Veloso… Finalement, le jeune malandro (crooner brésilien) écrit et compose à Milan en 1999, où il fait naître des projets musicaux plus concrets. De fil en aiguille, sa vie bohème italienne le mène dans les studios du label Schéma Records au début des années 2000, après avoir rencontré l’envoutante Rosalia de Souza et le brillant Stefano Tirone, tous deux figures actuelles de la New Bossa.

Tomaz Di Cunto avec Stefano Tirone dans les locaux de Schema Records.

Curieusement, de nombreux artistes ayant choisi ce groove ont développé leurs projets en dehors du Brésil. La douce vibration des accords de guitare sèche de la bossa nova a conquis l’âme de nombreux guitaristes à travers le globe, et beaucoup d’entre eux ont vu leur jeu se colorer de jaune et vert : il n’est finalement pas si étonnant que la new bossa soit jouée, parfois même composée et portée par des labels et artistes d’autres coins du monde. Et pour cause, c’est bien cette exportation de la syncope qui permit aux musiciens de réinventer la musique brésilienne sous un prisme nouveau. C’est notamment le cas du label milanais Schema, spécialisé dans les sonorités latines modernisantes. Lancé originellement par les musiciens italiens Luciano Cantone et Davide Rosa, Schema est une branche du vaste label Ishtar, qui diffusa l’essentiel de la scène électronique italienne.

Le premier album de Toco, Instalaçao do samba, sort chez Schema en 2004. Notre artiste commence à introduire son univers smooth et ses textes mélodramatiques sur la scène italienne. C’est la sortie trois ans plus tard de Outro lugar qui fait le succès du jeune bellâtre, notamment au Japon et en Europe.


Le disque fut enregistré en 2005 à Rio de Janeiro, dans le studio du guitariste Roberto Menescal, qui assure la batida, cette rythmique syncopée à la guitare, sur toutes les tracks. Le groupe de musiciens contributeurs compte plusieurs autres artistes brésiliens déjà dotés d’un certain prestige. On pense au clavier de Donatino, ou à la voix de Rosalia de Souza, elle aussi produite chez Schema. L’album fut ensuite masterisé et agrémenté de douces mélodies cuivrées (saxophone, trombone et trompette) à Milan.

Le producteur, Stefano Tirone, comptait déjà plusieurs projets parus plus tôt dans le label, sous nom de S-Tone Inc. Son travail constitue une overdose de samples d’un groove électrisant, tant son amour pour la musique brésilienne et la production de musique électronique l’aura poussé à affirmer son identité dans la New Bossa. Stefano Tirone et Toco coopéreront d’ailleurs sur plusieurs albums sortis sur Schema, notamment le très recommandable Luz y sombra, sorti en 2005.


Au final, cette coopération internationale de musiciens réunis autour de l’âme poétique et contemplative de Tomaz di Cunto résultera en un concentré de groove latin, qui ravira les adeptes de bossa nova. Pour les adeptes de la variété française, le disque contient même une mystérieuse chanson écrite par notre star nationale Benjamin Biolay, interprétée par sa sœur Coralie Clément… Coopération absolument poignante et savoureuse.

Toco continue à travailler avec Schema Records. Il sortira son troisième album solo, Memoria, en 2014. Il contribuera également au dernier projet electro-latin de S-Tone Inc., Onda, sorti en 2017. Sa dernière production date de septembre 2019, fruit d’une collaboration avec le beat-maker italien Gerardo Frisina et le pianiste Vitor Araujo. Elle contient des sonorités club latin-jazz et traditionnelles brésilienne, tissées dans un groove électronique au mérite du beat-maker.


Sans aucun doute, Toco fait partie des artistes tournés vers la recherche sonore et musicale contribuant à l’évolution de la musique brésilienne. Il reproduit et interprète les codes de la bossa et du samba pour proposer une approche remise au goût du jour. En bref, de grandes perspectives attendent cette scène actuelle New-Bossa, partagée entre plusieurs labels extra-brésiliens, dont l’italien Schema Records ou le colossal et britannique Far Out Recordings. Le digne soft-power brésilien  a gagné l’imaginaire des musiciens portés sur le jazz et les réappropriations de la bossa nova.