Pot-pourri

Une roda à Rio : immersion et entretien

La fin d’après-midi est fraîche. Depuis quelques jours déjà l’hiver austral s’installe sur Rio de Janeiro. Tout est relatif, mais une petite vingtaine de degrés c’est déjà froid pour les âmes accoutumées à la moiteur tropicale.

Sur un parking extérieur au coin de deux rues du centre-ville, une petite sauterie se prépare pour réchauffer les cœurs et les corps. Une roda de samba, rassemblement de musiciens assis autour d’une table où trônent grandes bouteilles de cerveja et gobelets en plastique. Le public, debout tout autour, épaule de près la joyeuse troupe musicale. L’humeur est communicative et conviviale.  On chante ou tape des mains en chœur. L’ivresse est spontanée et participe de l’osmose. C’est dans cette ambiance que le samba est né au début du XXème siècle, loin de la scène ou des studios, et avant même les défilés de carnaval. Tropicalités vous fait plonger dans cet univers le temps de quelques paragraphes et en compagnie de Douglas Lemos, leader de la roda Sambachaça, qui occupe la table ce jour-là.

Douglas Lemos (Crédits: Marluci Martins)

Âgé de 26 ans, Douglas Lemos est en phase ascendante sur la scène samba carioca, à l’instar de sa roda Sambachaça. Gamin, il découvre la ferveur du samba lors de fêtes « au coin de la rue » qu’il vit le week-end quand il visite la famille de son père dans les périphéries populaires de Rio. Très vite, son appétence musicale devient une évidence. A 6 ans, il accompagne au piano le chœur de l’église et la musique prend très vite beaucoup de place dans sa vie. En 2014, il crée avec des copains le projet Sambachaça et entame par la suite une carrière solo. Quand on lui demande quel genre de samba ils jouent, il se refuse à catégoriser, malgré la diversité de ce « méta-genre ». Mais il cite des influences, des compositeurs et insiste sur un samba « face B ».


« Le samba qu’on propose, parfois on aime l’appeler « face B ». Bien sûr, on joue quelques morceaux connus, des classiques que tu entends dans toutes les rodas mais l’objectif initial et principal est aussi de montrer, de divulguer, de jouer ces sambas que les gens ne connaissent pas vraiment, ces sambas oubliés »


Alors qu’autour de la table on huile les moteurs musicaux à grandes goulées de bière, et que les impros rythmiques, brèves fulgurances acapella et blagues fusent en attendant l’entame de la roda, nous discutons avec Douglas dans un coin du parking. Déjà joyeux, il boit sans prétention dans un grand calice blanc.  

Tropicalités : Le samba est un genre méconnu en France, par delà les stéréotypes du carnaval ou les trompe-l’œil d’une douteuse culture mondialisée, comment introduirais-tu un profane à l’expression naturelle de cet art : la roda ? Et quelle est ta définition, ta conception subjective du samba ?

Douglas : Le samba, en plus d’être un style, un genre musical, c’est aussi un mode de vie. Le sambiste c’est pas juste le mec ou la fille qui joue de la musique, le sambiste est celui qui vit le samba comme une façon d’être. C’est une manière de se balader, c’est ce que tu vas manger, mais c’est aussi les quartiers là où tout à commencer dans les périphéries ou dans le centre de Rio. Voilà ce que je pense, le samba n’est pas un simple genre musical, c’est aussi un mode de vie.

Maintenant, une roda, je dirais que c’est avant tout un rassemblement de copains, de musiciens, pas forcément professionnels, et au contraire (comme aujourd’hui). C’est un rassemblement d’amis qui se réunissent d’abord autour d’un bon repas, généralement bien lourd (une feijoada, un mocoto, un churrasco). Tu rassembles une équipe, un public, avec suffisamment de boissons, des bières, de la cachaça, et à partir de là les conditions sont réunies pour que la bande se mette à faire du samba, à chanter les morceaux de leurs compositeurs favoris, voire leurs propres compositions, leur propre poésie. C’est ça pour moi une roda de samba, un rassemblement, une rencontre.

Tropicalités :  Dans ta composition Feira da gloria, qui, pour moi, colporte et transmet beaucoup de l’âme du samba dans ses paroles, tu dis :  “quando fico triste no samba acredito e assim na vida vou levar” [quando je suis triste je fais confiance au samba et c’est comme ça que je m’en sortirai dans la vie]. Qu’est ce que tu pourrais nous dire de cette phrase, comment développerais-tu l’idée qu’elle porte en elle?

Douglas :  Le samba chante la vie de tous les jours, et peint la vie de chacun, non ? Et tout un chacun croise la tristesse sur le chemin de la vie. Qu’il soit riche, pauvre, chacun va connaître ses tristesses. Le sambiste, son public, chacun a ses tristesses, profondes ou légères. Et là, tu vas « au samba » avec ce désir d’oublier tout ça, tu emmènes ta tristesse avec toi mais tu l’acceptes et en sors au rythme du samba. Tu bois, tu chantes, tu converses, tu rencontres. Et cette tristesse présente mais que tu dépasses tu la trouves jusque dans l’essence musicale du samba, dans ses mélodies, dans les compositions. Quand tu regardes un peu l’histoire du genre, tu te rends aisément compte que les grands compositeurs sont nés dans des communautés défavorisées, dans des localités très pauvres. Beaucoup de travail, peu d’argent, parfois de la violence. S’asseoir dans un « botequin » [NDLR : petit troquet typiquement brésilien], et se laisser enivrer par de la cachaça bon marché et les mélodies tristes ou joyeuses du samba était central dans la vie de ces gens. Et au petit matin alors que tout va recommencer et que la gueule de bois est dure, une mélodie vient, quelques mots sont écrits et un nouveau samba vient alimenter ce cycle.

La roda Sambachaça lors de l’une de ses prestations

Tropicalités :  Ne penses-tu pas que, par-delà le samba, cette mixture particulière entre tristesse et allégresse est spécifiquement brésilienne ? Je pense notamment au terme « saudade » que vous utilisez beaucoup et qui est assez intraduisible.

Douglas : Absolument, la tristesse joyeuse du samba est intimement liée à « l’être brésilien », cette façon d’être construite à la faveur de l’histoire et de l’environnement de notre peuple. Et tu as raison, on ne se rend pas forcément compte de cette spécificité car la « saudade » fait partie intégrante de notre manière de voir les choses. Mais cette façon d’être se matérialise notamment au travers de ce mot, de cette notion de mélancolie heureuse, de souvenir triste, nostalgique mais doux qui s’empare des pensées alors que le visage esquisse un sourire.  

Tropicalités :  Tu es de Gloria [NDLR : un quartier du centre de Rio] et tu parais très lié à ton quartier, à ta ville. J’aimerais que tu me contes un peu le lien que cette ville a avec le samba depuis ta subjectivité.  

Douglas : Ce lien est très fort car tout a commencé ici. Le samba est né à Rio de Janeiro. Des rythmes sont venus d’Afrique à bord de navires, amenés par ces différents peuples africains, tous mélangés et trimbalés vers un même destin : être esclave. En débarquant sur les quais de ce qui est aujourd’hui Praça XV, c’est le futur samba qui posait le pied à Rio. Les écoles de samba ont commencé ici à Rio. Il y a du samba dans le Brésil entier, tu vas dans l’Acre il y a du samba, tu vas dans l’état de São Paulo il y a une belle scène également mais, dans le sud il y a du samba aussi. J’ai fait des concerts dans d’autres coins du Brésil, et j’ai vu comme il y est présent. Mais Rio de Janeiro c’est Rio de Janeiro, c’est le berceau du samba, c’est ici qu’il puise sa force, c’est incomparable.

Tropicalités :  Tu viens de me parler de concerts ; j’ai vu que pour le 5 ans de Sambachaça vous aviez fait un concert dans un théâtre, où l’on vous voit sur scène dans les vidéos, face au public, alors même que l’environnement naturel de votre samba est la roda en tant que telle, le « quintal », cet espace extérieur où la musique est synonyme de  fête et de camaraderie. Comment passe-t-on de la roda autour d’une table à la scène d’un théâtre ?

Douglas : Le grand Cartola [NDLR : un compositeur de samba, parmi les pères fondateurs du genre] disait déjà dans son samba Tempos Idos : « O nosso samba ja penetrou o teatro municipal » [Notre samba a déjà pénétré le théâtre municipal]. Maintenant, le samba a pénétré l’Europe, le samba est allé en Asie, au Japon, le samba est joué partout dans le monde. Comme je te le disais, le samba est venu des zones pauvres de cette ville. Avec le succès qu’il rencontrait, les chanteurs blancs ont commencé à l’emmener dans la zone sud de la ville [NDLR : zone riche de la ville où l’on trouve les fameux quartiers de Copacabana ou Ipanema] où se trouve l’argent. Et avec cet argent, les personnes ont commencé à faire des « shows » dans des salles et des théâtres. Et aujourd’hui c’est comme ça, tu as des concerts du Zeca Pagodinho ou du Arlindo Cruz [NDLR : deux sambistes de renommée] dans les plus grandes salles de spectacle du Brésil.

Tropicalités :   Et maintenant individuellement, comment passe-t-on de la roda comme projet de groupe à un projet de sambiste « solo » ? Car tu sors des morceaux en tant que musicien solo, tu as ton propre Spotify et un véritable projet à ton nom : Douglas Lemos.

Douglas : Le Sambachaça pour moi ça a été là où tout a commencé, il y a 5 ans de ça, un peu plus. Ça a été une rencontre d’amis musiciens, tout ceux que tu vois là-bas [il montre la table où sont déjà réunis la plupart des musiciens de la roda], 80% d’entre eux ne sont pas professionnels. C’était une histoire d’amitié sans fins lucratives ou quoique ce soit, puis on a grandi, et nos évènements aussi, et il y a eu un peu d’argent autour mais uniquement pour payer l’organisation, la sonorisation, nos coups à boire etc… Et après ont commencé à surgir des invitations auxquelles j’ai toujours répondu. Je suis compositeur, et parfois je sentais le manque d’espace ou un peu de gêne pour montrer mes compositions ici dans le cadre de la roda. A partir de là j’ai commencé à me dire que j’allais faire mon propre projet, enregistrer quelques morceaux et faire des petits concerts avec un groupe réduit. Et je me suis mis à faire de petits concerts où je chantais juste des musiques à moi. J’avais les deux projets parallèles mais en vérité ils forment un tout. Ma carrière est infiniment liée au Sambachaça, elle chemine avec.

Tropicalités :   Et du coup aujourd’hui tu es professionnel ? Tu vis de la musique que tu fais ou tu as d’autres activités ?

Douglas : Oui, mais c’est un défi quotidien, vivre de la musique à Rio de Janeiro, c’est très difficile. Mais je m’y efforce et je suis chanteur-compositeur, c’est ma profession.

Pochette du premier album de Douglas

Tropicalités :   Sur ce même thème de la samba et les carrières professionnelles, tu crois qu’aujourd’hui il est encore possible de devenir un sambiste connu dans tout le Brésil comme c’était possible quand le samba était à son zénith ?

Douglas : Je crois que oui, mais la différence entre aujourd’hui et il y a quelques décades c’est qu’entre temps, internet est arrivé et les medias ont changé. La télé, la radio, ils ne veulent plus entendre parler du sambiste, ils envoient de la musique « pop ». A partir des années 2000, et notamment avec internet, les choses ont profondément changé.

Tropicalités :   Dans le prolongement de cette idée, est ce que tu penses ou observes que le samba ou du moins certaines de ses formes ou expressions tendent à disparaître ? Le samba est vivant est l’évènement d’aujourd’hui en est la preuve mais nous avons par exemple publié un article sur le partido-alto et sa désapparition progressive. Des recherches montrent également que les rodas informelles tendent également à disparaître et notamment dans les communautés qui ont vu naître ce genre musical. Qu’est ce que tu penses de tout ça ? Comment va le samba pour toi en 2019 ? Où est-ce qu’il vit à l’heure actuelle ?

« Le samba coule dans les veines des brésiliens »

Douglas : Non, le samba est immortel, c’est une certitude. Dans cent ans il y aura encore des gens jouant du samba, le samba n’a pas de fin. Il y a du samba partout aujourd’hui à Rio, Zona Norte, Zona Oeste, Centro, Zona Sul et cela ne manquera jamais. Il se perd des choses, c’est vrai, mais ça n’en sera jamais fini, le samba coule dans le sang des brésiliens.

Tropicalités :   Enfin, pour terminer en musique, y a-t-il un samba clé dans ta vie, un samba qui t’a marqué et te marquera toujours ?

Douglas : Je dirais sans hésiter Poder da criaçao de João Nogueira et Paulo César Pinheiro. Les paroles parlent de l’acte de composer, « o poeta se deixa levar por essa magia » [le poète se laisse porter par cette magie », c’est quelque chose de très… fort, j’en ai des frissons à chaque fois que j’écoute ou même que je pense à ce morceau.


La foule a commencé à s’amasser autour de la table, Douglas est libéré, la roda va pouvoir commencer. A voir le public présent, sa très jeune moyenne d’âge, et à entendre ces voix qui chantent à l’unisson des rengaines immémoriales, on en vient à comprendre le caractère immortel du samba que nous évoquait Douglas. Et on se demande si, ailleurs dans le monde, il existe une expression musicale qui réunit et met autant d’accord les générations et les classes sociales.